1.4


Jacques Dérate à M. Gaëtan Didelot, Paris, janvier 2011

Cher Monsieur Didelot,

Vous ne me connaissez pas et ne vous inquiétez pas, je vais me présenter, et nous aurons quoiqu’il advienne l’occasion de nous rencontrer. Le fait même que cette lettre vous soit parvenue prouve que je connais votre adresse, après tout.

Je m’appelle Jacques Dérate, et ce nom doit certainement vous dire quelque chose. Et pour tout vous dire, je suis un inventeur, un créateur, un novateur. Voilà à quoi est occupé mon temps, je crée, voyez-vous, Monsieur Didelot, je crée des choses, j’invente des choses, je suis un peu menteur, je l’avoue, mais je n’ai pas à me justifier. J’invente toutes sortes de choses, et je sais qu’elles ne vous laisseraient pas indifférent. Je vis au rythme de cette création, et comme le veut mon nom, je me dois tous les 15 jours d’aboutir un projet. Enfin, aboutir, c’est encore trop dire, car parfois je ne vais pas tout à fait au bout d’une idée, soit que le temps m’ait manqué, soit tout simplement parce qu’une autre l’a remplacée qui est plus importante, plus fondamentale peut-être, ou plus proche du désir profond qui m’anime, vous savez, comme pour la psychanalyse. Mais je n’ai pas à me justifier. Et je vais en venir au fait, car j’imagine bien que votre temps, tout comme le mien, est précieux.

Je vous écris pour une raison simple et qui n’est pas anodine et maintenant que je me suis présenté, je crois que vous commencez à vous douter de quoi il est question. Mais venons-en au fait. Je vous écris pour vous railler, Monsieur Didelot, je vous écris pour vous annoncer que je vais vous dénoncer. Je sais, et je sais que vous le savez même mieux que moi, je sais que vous n’êtes pas tout à fait honnête, ni avec vous-même, ni encore avec tous ces gens, que je me permets de penser nombreux, parce que je crois en la bienveillance, cette bienveillance qui m’a fait dire, écrire plutôt, plus tôt, combien je pensais que votre temps est précieux, vous n’êtes pas tout à fait honnête avec tous ces gens qui vous apprécient et vous estiment. Mais il faudra bien que la vérité éclate et vous serez démasqué, car cette lettre, je vous l’adresse certes, mais elle sera ouverte, cher Monsieur Didelot, et je ne vais pas tarder à vous appeler Gaëtan. Cette lettre, comme je vous le dis, cette lettre que vous lisez est une lettre ouverte. Je voulais m’assurer tout de même que l’ayez entre les mains, alors j’ai craqué, il faut le dire, j’ai craqué et je vous l’ai envoyée directement. Je me disais, non il ne la verra pas, à moins que je persuade une instance médiatique digne de ce nom, de mon nom,  Jacques Dérate, de la diffuser, et bref, je n’ai pas à me justifier.

Oh la triste rĂ©putation que cela va vous faire ! Mais il est des pratiques que nous, les inventeurs, les crĂ©ateurs, les novateurs, ne pouvons tolĂ©rer, et c’est prĂ©cisĂ©ment cela que je viens vous reprocher. Vous n’êtes pas encore père, Ă  ce que je sais, et loin de moi l’idĂ©e de vous en blâmer, vous ĂŞtes encore assez jeune, et le moment n’est pas encore venu, vous entendrez, croyez-moi, un tintement, un ding-dong, vous verrez, c’est-Ă -dire deux tintements, vous n’êtes pas encore père, mais vous avez un cĹ“ur, je le suppose, alors je suppose Ă©galement qu’il vous est aisĂ© de comprendre la douleur que l’on peut ressentir lorsque l’on vous vole votre enfant, qu’on vous l’arrache des mains, mieux, qu’une immense paire de mains crochues l’agrippe et l’emporte loin de vous, mon ventre est noueux rien que d’y penser.

Comprenez-moi bien, Monsieur Didelot, je vous appellerai très bientôt Gaëtan mais il me faut encore un peu de temps, ce temps si précieux, comprenez-moi, vous n’êtes pas un simple voleur de poule, vous êtes plus fort que cela, et vous voyez, c’est la bienveillance qui m’anime qui me permet de vous dire cela, et de le penser, et le penser assez fermement pour l’écrire dans une lettre, et le penser assez calmement pour vous l’adresser, quoique comme je vous l’ai dit, j’ai craqué et je vous ai envoyé la lettre dans un accès frénétique et angoissé, parce que je voulais être certain que vous l’ayez sous les yeux, mais je n’ai pas à me justifier. Non, pas un voleur de poule, ce cher Gaëtan, il ressemble au voleur d’enfant, mais sans doute, vous ne pensiez pas que ce fut si important à mes yeux. Il est des pratiques que nous, les novateurs, nous n’acceptons sous aucun prétexte, et parmi celles-ci, il y a la tiédeur, ou encore l’indolence, mais vous, Gaëtan, je ne vais pas tarder à vous tutoyer ça va de soi, vous vous êtes rendu coupable de la pire de ces pratiques, et elle a pour nom PLAGIAT.

Peut-ĂŞtre avez-vous pensĂ© que personne ne le remarquerait, c’est bien lĂ  ce qu’il faut laisser au voleur et au criminel que pour lui aussi la chance a un sens, la chance que personne n’aperçoive son mĂ©fait. Mais ce n’est gĂ©nĂ©ralement qu’une question de temps, le prĂ©cieux temps. Encore que je me permette par moments de penser, voyez comme je suis bienveillant, que la culpabilitĂ© vous ronge et que dans tout ce bouillonnement sous votre crâne, on peut voir remonter dans les bulles une once de remords, de la mĂŞme manière que dans le bouillonnement sous mon propre crâne apparaĂ®t en ce moment ce vilain mot comme une faille POURQUOI ? Notez que le point d’interrogation apparaĂ®t aussi des fois, mais pas Ă  chaque fois, et je vous avoue que je n’ai pas su me l’expliquer, mais je n’ai pas Ă  me justifier. Parfois je ne pense pas du tout que vous ressentiez quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin Ă  du remords ou de la culpabilitĂ©, mais je me gifle lorsque je m’aperçois que cela dĂ©roge Ă  ma règle de bienveillance, et, si vous ne le savez pas dĂ©jĂ , le novateur se fait un devoir d’être cohĂ©rent avec ses idĂ©es, sa pensĂ©e, c’est-Ă -dire, ses tripes, son corps, cohĂ©rent avec lui-mĂŞme finalement. Mais je n’ai pas Ă  me justifier.

Vous m’avez plagié, et pas de chance, ou si vous pensez que tout cela est un jeu, perdu ! ça ne m’est pas passé sous le nez, bien au contraire, je sais que tu m’as piqué mon texte, Gaëtan, et tu vois je te tutoie enfin. Ne fais pas l’innocent, tu sais pertinemment de quoi je parle, car moi, c’est sans doute ce qui nous sépare irrémédiablement, irrémédiablement, moi je parle, Gaëtan, et toi tu n’as rien à raconter, ce n’est pas un hasard si tu t’es comporté en voleur. Ah oui, la plupart des novateurs, des créateurs sont un peu voleurs, c’est vrai, mais ils ne volent pas carrément comme tu le fais. Tu ne peux pas savoir comme je me sens soulagé tout à coup d’avoir craché ça, si tu me voyais, je me suis soudain détendu, et je vais sans doute me boire un petit verre de rouge, et puis manger un carré de chocolat, et fumer une cigarette par-dessus. Ça marche bien ensemble les clopes, le vin et le chocolat, tu devrais essayer, si tu ne l’as pas déjà fait, car en étant bienveillant, on peut parfaitement imaginer que ce mélange, ou au moins l’idée de ce mélange t’ait effleuré l’esprit.

Moi je suis bienveillant, mais toi tu es un plagiaire, un pauvre et triste plagiaire, et même si je ne t’ai jamais vu, je sais que ton corps est malingre et rabougri, que tu regardes tes pieds bêtement quand tu marches dans la rue, et que tu bégaies quand tu demandes du pain à la boulangère, je sais tout ça, mieux, je le vois, je te vois, Gaëtan, je te vois descendre avec ton cerveau balourd, rêver rue du Faubourg Saint Antoine, regarder, l’œil vide, s’envoler tes frères les pigeons. Je le vois et ça me dégoûte, je te le dis tout net. Et la bienveillance n’exclut pas le dégoût, oh non, elle ne l’exclut pas, et c’est d’ailleurs ce qui fait toute la différence entre le bienveillant et l’abruti, mais je n’ai pas à me justifier.

Comme c’est bon d’avoir brisé la glace… J’ai maintenant l’impression de te connaître depuis toujours, ou au moins le temps d’une digestion, tu n’es plus que le petit bout d’étron qui s’échappe après le gros caca et que je regarderai tristement virevolter et tourbillonner et disparaître dans le fond de la cuvette lorsque j’aurai tiré la chasse. Je peux te le dire plus simplement, si jamais tu n’as pas tout suivi, tu es une merde Gaëtan, et je ris même à l’idée que tu n’aies même pas imaginé une seule seconde que ça allait te retomber sur le coin de la figure. Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Mais il faut être profondément idiot pour voler une chose que l’on ne peut pas cacher, au moins un temps. Tu es la honte des voleurs, et je te conseille de les éviter pendant un bout de temps si tu ne veux pas qu’ils te règlent ton compte, quoique c’est encore quelque chose qu’innocemment je suppose,  je veux dire qu’ils ont désormais une dent contre toi, peut-être qu’ils ne sont tout simplement pas au courant, ou peut-être qu’ils s’en foutent, mais je n’ai pas à me justifier.

Ce texte que tu as copieusement pompé, pauvre vampire, ou je ne sais pas, zombie, pauvre créature maléfique que tu es, ce texte que tu m’as dérobé, sale rat, ce texte, tu ne vois pas ce que c’est ? Je vais te rafraîchir la mémoire, il s’agit d’un texte écrit sous la forme d’une lettre… Non ? tu ne vois toujours pas ? C’est une lettre, on ne sait pas si elle est ouverte ou non, mais je dis qu’elle pourrait bien l’être, une lettre ouverte j’entends, et dans cette lettre je m’en prends au destinataire et je l’accuse de plagiat, je lui dis que c’est une merde, mais pas tout de suite, au départ je suis poli, faut quand même qu’il la lise, et après doucement j’avance, et je lui balance à la gueule, tu es une merde, je lui écris. Je me suis même demandé à un moment si je ne devais pas le lui écrire en rouge et en majuscule, mais bon, je n’ai pas à me justifier. Tu vas me dire, c’est une manie de faire ça, d’accuser les gens de plagiat, mais je te réponds d’emblée, c’est fallacieux ce que tu fais là, Gaëtan, c’est pas correct, parce que tu sais comme moi de quelle lettre il s’agit, c’est celle-là que je reproduis là maintenant, que je rédige consciencieusement là tout de suite, et tu sais encore que ce destinataire que je traite de merde c’est toi, Gaëtan, parce que c’est toi qui m’a plagié, alors non, ce n’est pas une foutue manie, ou je ne sais quel délire paranoïaque de me part. Cette lettre que je te sais m’avoir piqué, ou carotte comme disent certains jeunes, c’est la PRESENTE, petit con.

Alors voilà je te l’ai déjà dit mais je te le répète, je sais où tu habites et je connais ton adresse. Et quelque chose me dit que je vais venir te voir, et mon petit doigt se met à me parler et il me dit que si je viens te voir, c’est pas pour te faire des sourires et des politesses. J’en ai rien à foutre de t’insulter, ça ne me suffit pas, je veux sentir tes dents se déchausser sous mes coups, je veux te voir tousser et baver quand je t’aurai balancé mon pied dans le bide, je veux te voir cligner des yeux quand je te pisserai sur la gueule, je veux voir tout ça, et je ne l’ai pas encore vu mais je le vois déjà, et je sais que je vais m’en vouloir de te faire subir ces humiliations, mais je n’ai pas le choix, et c’est toi-même qui m’y oblige, Gaëtan, c’est le prix à payer pour avoir levé la main sur mon bébé.

Je te prie d’agréer etc, sincères salutations,

Jacques DĂ©rate.



From issue DERATISME #01 - 1.1 - 1.2 - 1.3 - 1.5 - 1.6 - 1.7 - 1.8 - 1.9 - 1.10