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Notes de bas de page (1)

Feuilleton théorique

Johan Faerber

« Le meilleur auteur sera celui qui aura honte de tourner à l’homme de lettres. »

Nietzsche

+ Ecrire, verbe toujours neuf, malgré lui et malgré tous.

+ Ecrire, ce serait trouver ce moment du langage qui tombe hors du langage, qui existe après lui, qui en porte le souvenir.

+ Il existera toujours un retard du langage sur le monde : immanquablement, il viendra toujours après, dans un terrible après. Il porte l’horrible conséquence de l’homme, son indéfectible retard sur les choses qui porte, parfois, le nom de réflexion, parfois aussi le nom de critique. Ainsi quand on dit, souvent, qu’il existe une différence infranchissable entre les mots et les choses, et que le mot n’est pas la chose, c’est que le mot n’aura jamais le temps d’être la chose. Loin de s’en remettre à une quelconque aporie logique, la pensée du langage doit se comprendre comme une folie du temps et une irrémédiable défaite chronologique. Le langage est toujours, quoiqu’il fasse, le témoignage de son infranchissable défaite sur l’atome.

+ Le langage est l’horreur sourde de la Littérature.

+ De toute part, le langage est à lui-même et infiniment le passé du langage : il n’est la promesse d’aucun sursaut du Sens.

+ Chaque mot est un récit en soi. Il est le récit de son naufrage dans le monde. De fait, c’est à une vieille histoire, une histoire ancestrale qu’il réfère, une histoire qui n’a plus d’âge, une histoire qui ne concerne jamais ce qu’il désigne mais ce qu’à chaque fois il manque à désigner : l’étymologie est la preuve terrible de ce qu’un mot ne veut pas dire ce qu’il veut dire. C’est pourquoi il faut donner raison à Novalis quand il affirme que le langage n’est occupé que de soi-même, qu’il est un égotisme forcené dans le monde, l’unique puissance narcissique au cœur de chacun, que l’homme est narcissique parce qu’il parle. Le langage ne sait pas ce qu’est la communication : il ne parle que de lui-même. La communication n’est pas son but, c’est un accident dans son parcours. Qu’il s’agisse ou non de son désir ou du nôtre dans la langue, le langage est toujours une « mise en abyme » : c’est son seul postulat tenable.

On se trompe alors quand on croit que la Littérature est une mise en récit du langage, que le langage attend la Littérature pour devenir un récit, pour faire récit, que la Littérature, c’est le seul récit, qu’elle est seule à faire récit, qu’elle est le Récit. Au contraire, la littérature, c’est précisément la rencontre de deux récits impossibles, antithétiques, violemment contradictoires : d’une part, le récit du langage (qui ne raconte que lui-même) et, d’autre part, le récit de la Littérature (qui raconte secrètement ce monde qui voudrait mettre fin au langage). Car elle est là la vocation terrible et tacite de la Littérature, celle qui est là avant même tout incipit, l’avant-texte implicite qui se glissera entre chaque ligne, qui se loge entre les lignes de tout texte : la Littérature doit débarrasser le monde du langage, elle doit annuler le langage dans le monde, elle doit en libérer l’homme. Le langage est le point de souffrance de l’homme dans le réel, et seule la Littérature paraît l’avoir compris. En dépit de toutes les variétés possibles, le récit qui se donne est alors toujours le même, et sans cesse recommencé car toujours ouvert à l’échec : le narrateur veut épuiser le langage pour le rendre à la nullité de son sens, il veut en retrouver le sens moins le sens, c’est-à-dire le monde hors des mots.

Parce qu’il existe un troisième et ultime récit, dégagé de tous les autres, le modèle ultime que le récit de la Littérature veut atteindre mais qu’elle manque sans cesse : le Monde, c’est-à-dire le non-récit, ce qui n’a pas besoin de se dire pour exister, ce qui ne connaît pas le langage pour vivre, ce qui vit.

+ La répétition du verbe « écrire » comme grand destin de la littérature mais comme son horizon sans cesse et tout aussi bien dérobé.

+ L’écriture n’a pas encore eu lieu.

+ La Littérature n’est jamais mélancolique : c’est la seule humeur qui, à la vérité, lui échappe mais qui ne cesse de l’approcher, de vouloir la circonscrire, la faire plier sous son joug. Parce que la Littérature est toujours ce qui existe après la Mélancolie, ce qui vient à sa suite, ce qu’elle donne après avoir vécu dans l’homme. Parce qu’il existe une mythologie propre à la mélancolie en littérature : l’écriture trouverait son encre dans la bile noire, en serait l’intime expression, serait le sentiment unique de la littérature, son principe premier et ultime.

Or la mélancolie est une force extérieure à la Littérature. Elle est à l’orée de la littérature : elle se tient dans ce qui n’est pas encore l’écriture, elle est hors-texte, dans cette zone indistincte qui va donner l’écriture, après la marinade de Flaubert et avant le Texte, quand l’écriture va devenir l’écriture. La mélancolie, c’est cette non-vie qui s’empare de celui qui veut écrire au moment où il ne sait pas encore ce qu’est écrire. C’est ce grand renoncement à la vie qui fait se tourner vers l’écriture. Mais c’est ce grand sentiment absent de la Littérature. La mélancolie n’y prend jamais sa part car, au contraire, dans un effort de contradiction qui dépasse celui qui écrit, l’écriture chemine comme l’antithèse de l’essor mélancolique même. Ecrire, c’est produire le double inverse de toute mélancolie, c’est ouvrir le langage non plus au ressassement mais à l’espoir, une possibilité d’inespéré dans la langue comme si le récit avait pour visée seule de vivre hors de la mélancolie, de la convertir en force, comme si la mélancolie était le passé inaccessible du récit. Et, de fait, le récit mélancolique n’existe ainsi pas dans la mesure où écrire, c’est œuvrer à un devenir cathartique de l’écriture : le récit sait que seul le langage, dans toute son horreur, est mélancolique, et la littérature pourra être ce sursaut qui en viendra à bout. Ce n’est pas un programme, ce n’est pas un souhait : c’est ce désir qui fait écrire depuis Proust au moins sinon Poe. La Mélancolie serait donc ce moment de non-écriture, toujours avant et après l’espoir de l’écriture.

Le récit a une vocation morale : il lui incombe de redonner à l’homme la très ancienne tâche de vivre.

+ Ecrire : verbe sourd du vivre



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