13.3


2011. 23 mars. Heathrow-Vancouver. L’expérience unique d’un surclassement en classe affaires. Extirpés de la cohue du check-in, nous nous attendons à nous faire bouter sur un autre vol. Au lieu de ça, nous nous retrouvons dans un lounge de privilégiés où nous observons les collectionneurs de miles et autres profiteurs compétents se délecter gratis des snacks et des boissons. La connexion est tellement rapide qu’elle écrit le script à votre place. Pendant le vol, on nous attribue des minicabines qui se font dos. Les films font interférence. La suite de Wall Street, par Oliver Stone ; la mauvaise monnaie chasse le mauvais investissement. L’épopée du voyage éclipsée par un confort anesthésié.

Hôtel Sylvia, Vancouver : un bar sombre imprégné de souvenirs de Malcolm Lowry, Dylan Thomas et Errol Flynn (les spectres qui nous suivront comme des ombres le long de cette descente de la Côte Ouest). William Gibson se souvient d’un dîner avec William Burroughs. Avant ou après sa mort, je n’en suis plus très sûr. Les lumières ne s’éteignent ni ne brillent. Les fenêtres sont peuplées de réflexions posthumes.

C’est un bon endroit d’où s’éloigner ; les porte-conteneurs qui attendent dans la baie, les crêtes enneigées. Un rideau scénique qui camoufle la dévastation de l’arrière- pays par l’exploitation forestière. Stanley Park avec ses promontoires boisés et ses perspectives brumeuses. Au-delà de la marina, des flotteurs des hydravions et des îles dont les natifs perchaient leurs morts aux arbres, on trouve un centre commercial qui s’appelle Sinclair. Le patrimoine est gardé par des légendes de ruées vers l’or, de bandits, de héros et martyrs du travail. Et d’un muletier au nez cassé nommé Cataline. Une ville orientée à l’est, d’un calme baleinier, aux bonnes manières, hospitalière, avec les inévitables poches de folie entrepreneuriale, d’architecture extraterrestre et de psychoses exogènes. Rester trop longtemps, c’est n’en jamais repartir. C’est le seul endroit que j’aie visité où l’employée du bureau de poste m’a dit qu’elle me préviendrait si quelqu’un venait déposer de quoi encaisser mon mandat. On ne garde pas de billets de banque dans ce quartier de la ville.

Un intellectuel local, abjurant la seconde mi-temps du match de qualification pour l’Euro entre l’Angleterre et le Pays de Galles (pas un grand sacrifice), me conduit jusqu’au lieu (ou la série de lieux possibles) où Lowry squattait une cabane, Dollarton. Clair comme de l’eau de roche, ce matin-là, comme le Lake District. Aussi atemporel que les portraits monochromes de Lowry au cours du voyage terminal qui le transporta de Vulcano, l’île méditerranéenne foudroyée, au territoire luxuriant de Wordsworth et Coleridge. Jusqu’à sa fin mystérieuse à Ripe, un village du Sussex. Une stèle à l’inscription effacée. Plantée à quelques pas de la tombe de sa femme.

J’ai barboté, repêché une capsule de bière rouillée, dorée : Corona Light. Gibson, qui vivait, enfant, au-delà du chemin forestier qui mène à la source, a évoqué la réputation de voleur à l’étalage de l’écrivain au torse bombé. Les cuves de stockage de la raffinerie de pétrole, que Lowry épelait (S)HELL, sont encore visibles.On dit qu’il nageait en toute saison, une heure, parfois plus,  jusqu’à Burrard Inlet. Un site mémorable.

Flash info local : VOL D’UNE PROTHÈSE DE JAMBE DANS LA VOITURE D’UN AMPUTÉ. La jambe a un pied de couleur chair, avec un clamp métallique au-dessus de la cheville et une longue tige en aluminium peinte en bleue.

27 mars. Central Pacific Station. Un freelance lève-tôt (ou insomniaque) tente de m’arracher un dollar coupable alors que je recherche le meilleur cadrage pour une photographie d’architecture. La gare est un décor hautement romantique pour négocier la transition entre la courtoisie canadienne (décontractée, naturelle) et la politesse parodique en cour aux USA (pendant qu’on vous demande de vider toutes vos valises et de payer la dîme pour empiéter sur ce territoire sacré). Un couple de hippies, incarnation de tous les effets secondaires provoqués par la drogue, font et défont leurs sacs à dos et sacs poubelles sur le sol de la gare. Des gens de Vancouver qui effectuent régulièrement le voyage jusqu’à Seattle ou Portland nous ont dit que la région frontalière, avec ses cabanes, ses criques et ses broussailles s’illustrait par l’inceste, la bestialité et les crimes sexuels bizarres. Aujourd’hui, le coin paraît inoffensif. Les fenêtres des trains offrent la forme la plus élémentaire de cinéma. Je serais content d’y rester une semaine. Avec mon nouvel appareil photo de poche que j’ai acheté, dûment conseillé, à Heathrow, j’ai la chance de capturer tout un récit de l’exploitation forestière (des meubles en partance pour la Chine) en une seule vue : des monticules d’arbres dépouillés, des montagnes de sciure de bois, un bateau distant qui rentre dans le cadre comme notre train passe derrière les contreventements d’un pont métallique et arrive pile au bon moment, une fois le pont dépassé, pour me permettre d’immortaliser les vestiges d’une industrie révolue.

Nous entrons à Seattle en marche arrière : le nexus habituel de stades immenses et de centres commerciaux démesurés décorés par des portraits géants de joueurs de football américain casqués. Le chauffeur de taxi, obéissant à la règle qui veut que ce soit la personne qui connaisse le moins la ville qui soit destinée à jouer le guide et le promoteur, manœuvre jusqu’à notre hôtel. Il est bengali, deux fois exilé, en prend son parti.

Des monstres des profondeurs luisant comme de la glace gisent sur la dalle, tandis que des marchands chaussés de bottes en caoutchouc les manipulent telles des marionnettes, triturent les mâchoires sanglantes dans une parodie ventriloque. Les touristes sont prêts à patienter plusieurs heures pour rentrer dans le tout premier point de vente Starbucks. La demi-douzaine d’autres alentour sont déserts. C’est un marché dense et tout en recoins, où la profusion des produits confine à l’obscène : fleurs, viande, chapeaux, miel. Des titres pérennes enterrés dans des librairies qui me rappellent Hastings avant l’advenue d’Internet. Double acquisition : Danger on Peaks, de Gary Snyder, et un rétro-pulp sauvé de l’oubli, The Wounded and the Slain de David Goodis. Goodis, et son témoignage dénaturé de la démence alcoolique et des vacances en enfer, fait un clin d’œil à Lowry. « À quelque deux mille cinq cents kilomètres de Manhattan, écrit Goodis. Mais cela revient au même. Le même tableau lugubre. Le tableau de vous-même dévalant la pente. »

« Jack fut jadis marié à ma sœur, dit Snyder. Dans les années cinquante, on traînait ensemble du côté de North Beach. Mais aujourd’hui, il vit à Mexico. » Il y a un poème pour la sœur, aussi. Elle descendait la route 101, celle que nous allons bientôt emprunter. « La tondeuse à gazon s’échappa du coffre du pick-up qui la précédait. Elle se gara sur l’accotement et traversa la voie pour l’en débarrasser. C’était sa façon d’être. Heurtée par une voiture à pleine vitesse, elle mourut sur le coup. » J’alterne des pages jaunissantes de Goodis avec celles, blanches, immaculées, de Snyder. Une photographie du versant nord du mont Saint Helens, prise par le poète encore jeune homme, figure sur la couverture. Dix dollars les deux.

Ce n’étaient pas les deux seuls livres que j’emportai avec moi. Dans la chambre d’hôtel, un petit fascicule de circonstance : Lectures par temps de pluie. Le temps se maintenant, nous faisons un tour de la baie en bateau : des containers empilés, en partance ou en provenance de la Chine, les détritus épars des foires mondiales, salons commerciaux et musées du rock. La banlieue de Ballard, passage obligé à Seattle. « Capitale mondiale du shingle. » Hôpitaux privés. Cliniques vétérinaires. Un parc au bord de l’eau et une écluse classée. Un fast-food thaï pour gens indolents. Pour trouver le terminus d’une quelconque ville, cherchez Ballard. À Paris, Balard (un seul l) correspond à l’emplacement où était testé le matériel militaire, des sous- sols avec des bassins d’essais des carènes, des souffleries, des stands de tir. Dorénavant, ils projettent d’y construire un Pentagone français. De l’autre côté de la route, un camp de rétention pour voyageurs roumains et migrants économiques.

En ferry pour traverser Puget Sound avec notre char de location, une Chrysler Impala ; solide, confortable, isolée du monde extérieur. Les cartes dépliantes sont jolies mais inutiles, l’échelle trompeuse. Je me représentais Washington et l’Olympic National Park comme un réseau autoroutier encombré comparable à celui qu’on trouve autour du Lower Lea Valley, mais la circulation est fluide et bien canalisée. La distance s’avale lentement mais sûrement, la pluie est constante. C’est lié aux forêts environnantes. Zones militaires. Camps fortifiés. Quelque part dans les environs, il y a la prison où Mickey Cohen, le gangster simiesque de Los Angeles, s’est retrouvé en pension. Des coteaux dépeuplés et des kilomètres de pins sylvestres si ancestraux qu’ils communiquent dans des langues que nous n’avons pas commencé de comprendre. Remorques forestières, éclats de lumière, sur des routes serpentines rescapées de Ken Kesey. Sometimes a Great Notion. J’en ai lu 636 pages, après avoir déniché une édition originale à Preston. Et avant de remarquer que la dernière page manquait. Je n’ai jamais su comment cela finissait. Affalé dans mon fauteuil, après une longue journée à Trumans Brewery, je me suis endormi devant le film. Paul Newman à la réalisation. Et en acteur principal. Avec Henry Fonda, Lee Remick. Never Give an Inch, l’ont-ils appelé en anglais (1). Pas beaucoup vu. Spectacle désolant que celui de Kesey qui, pour faire son beurre, était devenu une caricature de lui-même lors de sa tournée anglaise en bus psychédélique. Il aurait mieux fait de rester dans sa ferme.

Snyder engagea la conversation avec un camionneur. « Ces trucs sont énormes, comment faites-vous pour les conduire ? » « C’est très facile. » « Mais vous devez quand même trouver à vous garer ? » Il éclate de rire : « Ça oui. »

La nuit nous surprend, manteaux remontés sur la tête, nous courons jusqu’au motel, à Forks. Pas le meilleur endroit, s’avère-t-il, pour une promenade pré-prandiale, un canyon étroit bordé de néons dégoulinants et de camions en stationnement. La pluie martèle si fort qu’elle donne l’impression de s’abattre dans deux directions à la fois, les gouttes rebondissent comme des balles. Dans les bars et les magasins, des affiches jumelées : des listes de soldats combattant en Afghanistan et des pubs pour les vampires. Forks est une ville de sang : des gens tout droit sortis d’un film de David Lynch, au charme constipé, contemplent leurs petits-déjeuners servis à toute heure. L’endroit, m’apprend-on, sert de cadre aux films Twilight, une franchise de vampires lycéens. Des touristes allemands débarquent pour s’imprégner du lieu. L’auteure de la saga n’a jamais mis les pieds par ici, le tournage s’est déroulé en Oregon, mais après une recherche poussée sur Internet, il a été décidé que cette halte boisée était la toile de fond parfaite pour les petits-enfants de Dracula.

Le matin suivant, dans le diner, deux citoyens modèles à casquette, massifs, poursuivent une partie de cartes qui a duré toute la nuit, voire plus. Ils évoquent leurs enfants et leurs ennuis avec la justice locale – des choses triviales, armes, chiens d’attaque, alcool de contrebande. Difficile de rester dans le droit chemin, ces jours-ci. Les murs sont décorés de paysages délicats peints sur des scies à main et des lames circulaires.

Un peu plus tard ce jour-là, nous sortons des sentiers battus pour une balade en forêt à la recherche d’un lac, sous nos pieds un silence épais, des arbres qui ruissèlent et infusent nos veines de sève lente. Encore dix mètres et adieu le bois. D’antiques chemins engloutissent jusqu’au souvenir même de la voiture, de la route. Sans transition, nous échouons dans une station balnéaire hors saison pareille à Southwold. Là-bas comme ici, ils sont tout aussi vigilants quant aux visiteurs qu’ils accueillent. Je déambule en bord de mer pour photographier un rocher protubérant, une lune irréelle s’incruste sur l’écran digital.

À la frontière californienne, on nous fait signe de nous arrêter, sur la piste d’un chargement suspect : des oranges. Sous le microscope, des traces de spores étrangères sont détectées. « Où avez-vous acquis ces articles, monsieur ? – Port Orford. – Ah ! » Une enquête d’envergure va être lancée. Trois fruits sont confisqués.

La rumeur que j’ai glanée à la station-service est avérée : la 101 est fermée, glissement de terrain, boue. Plusieurs semaines de pluie. L’itinéraire bis consiste en deux cents kilomètres de routes montagneuses, des berges recouvertes d’une neige épaisse, une traversée anxieuse avec en splendide toile de fond forêts et sommets alpins dignes d’un Anthony Mann. Près de la première cime est un arbre à chaussures. Comme les restes d’un lynchage cavé par les corbeaux ; un régiment de joggeurs pendus et dévorés jusqu’à la semelle en caoutchouc de leurs baskets. Ce qui ne présage rien de bon pour la suite. La ville de Red Bluff. Où des panneaux signalétiques vous dissuadent de vous jeter du pont. Quand Anna essaye d’ouvrir les rideaux du motel de passe, tout le truc se détache du mur, du plâtre pourri. Des couvertures de prison imprégnées de l’odeur des Camel. Des draps rêches. Dehors, des buveurs sont rassemblés autour d’une piscine défunte rehaussée d’un tapis de feuilles mortes. Tôt le lendemain matin : perrons déserts, rubans qui claquent au vent, palmiers dénudés, les seuls piétons que j’aperçois manifestent contre la mort, des promeneurs rescapés de leur maison de retraite qui se dégourdissent les jambes avant le petit-déjeuner.

Dans les contreforts de la Sierra Nevada, un homme se tient debout dans une clairière, droit comme un arbre, enraciné, il attend, à l’heure prévue. Un chien foufou saute autour de la voiture, lappe les vitres. Elle s’appelle Emi. L’homme se montre plus réservé, comme il se doit sur son propre sol. C’est un poète en Amérique. Et il s’appelle Gary Snyder. Il veut savoir ce que je viens faire ici, le prix à payer pour son hospitalité. La maison, poutres ordonnées en une géométrie élégamment calculée, évoque tant le Japon qu’un fondamentalisme de la cahute. Un espace enviable, avec ses propres générateurs et générateurs de réserve. Dans le monde et au monde. Et propice à la méditation, au travail, à la vie. Sculpter des mots.

« Comment s’appellent ces oiseaux ? » demande Anna. Faisant allusion à un croassement insistant, assourdissant. « Des grenouilles », répond Snyder. Une mare verte qui appelle le haïku. Les grenouilles-taureaux sont une plaie. « Comment vous en accommodez-vous ? – Je les tue. » Nous dégustons une gorgée de thé et un assortiment de fruits secs avant d’inspecter la bibliothèque dans la grange.

Des exploitants aurifères réduisent le territoire à des tranchées. Snyder nous apprend que des Indiens campaient ici même : plus haut, le gibier d’hiver, et plus bas, les poissons du fleuve, en temps voulu. C’est aussi l’endroit où le poète Lew Welch, qui accompagnait Jack Kerouac et Albert Saijo en 1959, lors du fameux Trip Trap, de San Francisco à New York, s’est enfoncé dans la forêt et a disparu. Un des poèmes que Lew a écrits lors de ce voyage : Je prends toujours plus d’enthousiasme/ que ce dont j’ai besoin/ j’le fais cuire à la carabine/ et j’me tire dessus. À l’heure du dîner, Snyder a rejoint l’endroit où était garé Welch. Il avait laissé un mot, pris le flingue. Amis et voisins passèrent trois jours à chercher. « Nous guettions les vautours. » Rien. Jamais rien.

Polk Street, San Francisco : Bob’s Diner où nous prenions jadis le petit-déjeuner a fermé. L’endroit existe toujours, les vieilles banquettes en similicuir lacéré ont fait place à des chaises de meilleur goût, des cadres taupe matelassés et des dossiers couleur sable, mais avec un nouveau nom : Toast. Et ils servent en effet des toasts avec tout. La télé sur le mur est un écran plat à la définition pointilliste. Nombre de petits commerces bien établis ont disparu. Les SDF garent leur Caddie dans des embrasures de porte vernies de pisse. En traversant la ville en bus, nous engageons la conversation avec la femme de K.W. Jeter sur la postérité du steampunk. Je me remémore Morlock Night, qui utilisa La Machine à remonter le temps pour pénétrer le Londres souterrain du XIXe siècle. Les Jeter ont vécu quelques années à Bath.

Les poètes, visibles et invisibles, nocturnes ou adeptes du bain de soleil, vivent de l’autre côté de la baie. Une journée à aller à leur rencontre est une journée bien employée, qui vaut bien le coût à fendre l’âme d’une virée à l’heure de pointe, le soleil dans les yeux, le trafic survenant de tous côtés, les voitures qui changent de voie, louvoient, dans un concert de klaxons. Les poètes, chacun à leur manière, sont les gardiens de la magie d’un lieu ; une certaine immutabilité, durement gagnée, écornée. Ils habillent notre séjour temporaire sur la croûte terrestre de charme et de lustre. Souvenirs patinés. Reliques empilées dans des boîtes ou exposées dans des cadres teintés. Leur quotidien est un enchaînement parfaitement chorégraphié. On devrait les rémunérer pour vivre.

Le trajet San Francisco-Los Angeles d’une seule traite nous pesait à l’avance comme un mauvais nuage, il fut pourtant l’un des plus faciles. La route s’est contentée d’être une route, au travers d’acres d’agrobusiness et de plantations de supermarchés. La navigation de voie en voie sur ce réseau peu familier n’a rien de la fureur psychotique de Hackney. En laissant la voiture à l’aéroport, nous nous débarrassons d’un fardeau. Le rappeur qui nous prend en charge jusqu’à Sunset Boulevard a une grand-mère à Londres, et un quotidien qui consiste à collecter les loyers pour un gentilhomme juif âgé et à déposer les malades et infirmes dans la clinique de leur choix. De l’index, il pointe les chevalets de pompage dodelinant sur les collines entourant la ville qui servent de toile de fond au dernier acte de La Soif du mal. L’avenir usé jusqu’à la corde de Hank Quinlan. Tout évoque le Mexique d’Orson Welles (Venice Beach) : l’entropie, les barres chocolatées, les honky-tonk, les motels à dope, les perruques mal ajustées et les tortillas. Le conducteur, qui nomme limousine son épave mugissante, a passé un accord avec les Latinos qui louent des caisses à l’aéroport. Il aurait pu devenir joueur de basket pro ou star du foot, n’était ce mauvais genou. David Beckham, selon lui, était plus qu’un ambassadeur : un génie, une source d’inspiration. Un gentleman anglais. Intarissable, fanatique de statistiques, le chauffeur de la limousine ponctuait ses plans de richesse instantanée de coups sur le volant.

Dans un dernier mouvement d’irréalité, on nous attribue gracieusement une petite suite. Le top du top, m’man. Les palmiers. La piscine que personne ne viendra déranger. L’horizon des tours du centre-ville. Fantômes photocopiés et paroles échappées d’une bobine de film. Errol Flynn, bien évidemment, nous a précédés dans cette tour des années trente. Les maîtresses concurrentes de Howard Hughes y occupaient des appartements jumeaux. Frank Sinatra. Marilyn Monroe. John Wayne gardait une vache sur son balcon. Depuis la douche de Hockney, j’aperçois des mannequins de lingerie qui prennent la pose, en boucle, sur des écrans publicitaires géants. Chaque personne qui pénètre le restaurant exige, et est assurée d’obtenir, la meilleure table. Marchés conclus puis dénoncés. Direction le tabouret, nous auditionnerons pour dîner.

À l’heure de ma promenade aurorale, je rencontre le seul clodo de la Côte Ouest avec de la répartie : « Putain, j’t’avais pas dit de pas t’approcher ? » Il est plus bronzé que raviné. Queue de cheval grise, sombrero en cuir. La tête de Warren Oates après qu’il a perdu celle d’Alfredo Garcia. Est-ce qu’il habite le même univers que le garçon obséquieux qui sert le petit-déjeuner au bord de la piscine ? « Vous prendrez du café ? Génial ! » Cette journée qui s’annonce comme la meilleure du reste de votre vie. À nouveau.

(1) NdT : en français, Le Clan des irréductibles.

(Article précédemment publié ici.)



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