13.6


Bonjour Philippe Katerine,

Je m’appelle GaĂ«lle. Je vous aime bien. Je sais qu’en rĂ©alitĂ© vous vous appelez Philippe Blanchard, que vous ĂȘtes originaire de Chantonnay, 85, VendĂ©e. Moi je suis de RezĂ©, 44, Loire-Atlantique. Ce n’est pas loin. 78 kilomĂštres. ProximitĂ© gĂ©ographique.
Vos parents s’appellent Pierre et Jeanne. Les miens RenĂ© et Denise. Ils sont retraitĂ©s, vivent dans des pavillons avec jardins et s’entendraient bien s’ils prenaient l’apĂ©ro tous les quatre. ProximitĂ© sociologique.
Vous ĂȘtes nĂ©s en dĂ©cembre 68, moi en septembre 71. Petit, comme moi, vous aviez une coupe au bol, portiez des sous-pulls oranges et une salopette. Vous jouiez au Rubik’s cube et au casse-briques. Moi aussi. ProximitĂ© gĂ©nĂ©rationnelle.
Vous et moi avons les yeux bleus et les cheveux chĂątains. Avec l’Ăąge, on a foncĂ©- quand on est blond c’est inĂ©vitable. Je me fais des mĂšches tous les trois mois alors que vous, je ne crois pas, mais on se ressemble, c’est Ă©vident. Vous avez simplement plus de poils que moi. Surtout sur le ventre. Vous avez la peau blanche, moi aussi, et les mains carrĂ©es avec les ongles un peu mous parce que vous les avez rongĂ©s. Vous pourriez ĂȘtre mon grand frĂšre, ça ne choquerait pas, au contraire. ProximitĂ© physique.
Par contre, vous avez reçu une Ă©ducation catholique. Alors que moi, pas du tout. LaĂŻque, tout Ă  fait laĂŻque. Je ne suis pas allĂ©e Ă  l’Ă©cole privĂ©e. Et puis, vous ĂȘtes un rural. Alors que moi pas du tout. Citadine, tout Ă  fait citadine. Je ne vivais pas dans les prĂ©s. Votre pĂšre vendait des aliments pour animaux de ferme, pas le mien. Il n’aurait pas aimĂ© cela. Et puis votre mĂšre Ă©tait blonde, comme sur la photo de vos vacances en Camargue en 1977. Alors que la mienne Ă©tait brune. Vous ĂȘtes aussi beaucoup plus gros que moi, au moins 20 kilos de plus, ça se voit. Et vous ĂȘtes plus musclĂ© aussi, parce que vous avez fait du basket Ă  un haut niveau, dĂ©partemental. Alors que moi non, je ne suis pas sportive pour un sou.
On n’a pas que des points communs, c’est vrai, quelques petites diffĂ©rences mais pas dĂ©terminantes. Je vous aime bien parce qu’on se ressemble. J’aimerais bien jouer avec vous et vous faire des bisous.

Ça fait longtemps que j’entends parler de vous. Une quinzaine d ‘annĂ©es peut-ĂȘtre. Philippe Katerine par-ci, Philippe Katerine par-lĂ . Vous avez fait les beaux-arts Ă  Rennes. Moi, fac de philo Ă  Nantes. Vous passiez souvent dans ma ville, vous aviez des amis Nantais, je le sais. On frĂ©quentait certainement les mĂȘmes endroits dans les annĂ©es 90, Ă  l’Ă©poque oĂč vous avez sorti vos premiers disques. Les Mariages Chinois 1991. L ‘Éducation anglaise. 1994.Vous m’avez peut-ĂȘtre croisĂ©e place du Bouffay ou rue de la Paix mais vous ne m’avez pas remarquĂ©e. Vous portiez un sac Ă©cossais Ă  bandouliĂšre un peu fĂ©minin mais moi non plus je ne vous ai pas remarquĂ©. Je devais tourner la tĂȘte du mauvais cĂŽtĂ©.
J’ai connu des gens qui vous ont connu personnellement. Nicolas Moreau, ingĂ©nieur du son. J’ai connu des gens qui ont fait de la musique avec vous. Simon Mary, de la contrebasse. Geoffroy Tamisier, de la trompette. C’Ă©tait en 1996, sur votre 4Ăšme album. Mes Mauvaises frĂ©quentations. Ces deux gars-lĂ , je les ai connus, un peu, quand ils avaient 18 ans et qu’ils faisaient le boeuf dans la salle Ă  manger de leurs parents. Je m’asseyais sur le canapĂ©, je les Ă©coutais. Ils jouaient du jazz, je venais de dĂ©couvrir le punk. Je ne les ai pas frĂ©quentĂ©s longtemps.
Aujourd’hui, je vous aime bien, mais Ă  l’Ă©poque, au milieu des annĂ©es 90, je ne vous aimais pas beaucoup. Je ne me disais pas qu’on se ressemblait. Je ne voulais pas jouer avec vous ni vous faire des bisous. Au contraire. Je vous voyais comme un dandy, kitch,branchĂ©. Et je n’aimais pas les dandys, kitchs, branchĂ©s. Je n’Ă©coutais pas votre musique. Dans les Inrocks, on disait du bien de vous et le public popeux commençait Ă  vous apprĂ©cier. Mais je ne lisais pas les Inrocks et je ne faisais pas partie de votre public.
J’allais parfois acheter des disques Ă  la Fnac place du Commerce. Mais le plus souvent, je demandais aux copains de me copier des cassettes. Je n’Ă©tais pas douĂ©e pour ça. J’ai longtemps confondu les touches rewind et forward de ma chaĂźne hi-fi. Les copains m’enregistraient des albums de punk. J’Ă©tais contente. J’aimais bien le punk. Je trouvais ça Ă©patant. Vous ne faisiez pas de punk vous. Vous Ă©tiez plutĂŽt nouvelle chanson française, un peu poppy, un peu jazzy. Vous Ă©tiez bossa-nova, pas moi.

Vers le milieu des annĂ©es 90, on a donc commencĂ© Ă  vous considĂ©rer comme un artiste, un vrai artiste branchĂ©. A la marge. Underground comme on ne disait dĂ©jĂ  plus. Vous Ă©tiez un artiste dandy pour public spĂ©cialisĂ©. Pas pour le grand public. Trop grand, le grand public, trop nombreux, trop de gens. Trop de gens de tout Ăąge, avec le risque d’y croiser vos parents. Pierre, Jeanne, Denise, RenĂ©, Elizabeth, GĂ©rard. Vous ne faisiez pas de la musique pour plaire Ă  vos parents ni au monsieur en jogging qu’on croise au rayon frais du Super U de Chantonnay. Votre musique est bien loin de Chantonnay Ă  cette Ă©poque-lĂ  et je ne vous le reproche pas, je constate seulement. Dans les annĂ©es 90, vous avez Ă©tĂ© le chanteur prĂ©fĂ©rĂ© de l’Ă©tudiant un peu branchĂ© qui ne veut surtout pas ressembler Ă  ses parents vendeurs d’aliments pour bestiaux. C’est comme ça.
Mes mauvaises frĂ©quentations, 1996. Chanson française subtile, pas dupe de la chanson française. Les gimmicks poĂ©tiques sont prĂ©sents mais toujours mis Ă  distance par un lĂ©ger excĂšs de prĂ©ciositĂ©. Vous ĂȘtes bon, il n’y a pas de doute, mais si peu prosaĂŻque. Si loin de ce que vous Ă©crirez onze ans plus tard dans Robots aprĂšs tout. Votre voix est douce et lĂ©gĂšrement affectĂ©e. Vous prononcez les paroles si distinctement. Vous avez comme un accent, une intonation particuliĂšre, une drĂŽle de façon de prononcer les syllabes mais rien Ă  voir avec la voix que vous aurez Ă  partir de 2005, tendrement dĂ©bile. Exemples: Le jardin anglais en 1996. Je m’Ă©tais endormi, je m’Ă©tais assoupi, je m’Ă©tais Ă©vanoui dans un jardin anglais et nul ne savait, dans un jardin anglais. La banane en 2010. Non mais laissez moi. Non mais laissez moi, manger ma banane.
1996. Vous avez 28 ans. Vous recherchez le label artiste et c’est sans doute pour cela que vous ne chantez pas en anglais. On ne peut ĂȘtre reconnu comme un artiste en France que si l’on chante en français. C’est aussi pour cela que vous soignez vos paroles et que vous faites des efforts de prononciation. Vous ĂȘtes un touche-Ă  tout sans doute. Et en 1996, vous touchez Ă  cela. A une certaine idĂ©e de la chanson de qualitĂ© française pour esthĂštes et intellectuels popeux. D’oĂč la bossa-nova et pas l’accordĂ©on. D’oĂč la contrebasse et pas la guitare Ă©lectrique. Parce qu’en France, on n’est pas non plus considĂ©rĂ© comme un artiste quand on fait du rock.
Ce n’est pas anodin de toucher Ă  quelque chose que ne touche le grand public, et que vous-mĂȘme ne touchez pas, ne palpez pas, n’expĂ©rimentez pas, sauf peut-ĂȘtre dans les films de Jaques Demy que vous regardez le samedi. Tout le contraire encore une fois de ce que vous ferez plus tard. OĂč vous ne parlerez plus que de cela, de vos expĂ©riences banales, anodines, microscopiques, ridiculement triviales.
De quoi parlez-vous dans Mes Mauvaises Fréquentations 1996?
Premier exemple: Je m’Ă©tais endormi …dans un jardin anglais. Pas je m’endors dans un jardin. Pas le prĂ©sent de l’action que l’on fait vraiment. Mais l’imparfait, le temps d’un passĂ© que vous avez imaginĂ©. Pas le jardin de ma belle-soeur ou de mon pote Fred. Un jardin anglais oĂč vous n’ĂȘtes jamais allĂ© mais tellement conforme Ă  l’idĂ©e que vous vous faites, Ă  l’Ă©poque, de ce que pourrait chanter un poĂšte lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©.
DeuxiĂšme exemple d’utilisation de formules estampillĂ©es poĂ©tiques dans Copenhague en 1996.
Un amour impossible. Copenhague. Comme les temps immobiles Copenhague. Comme si nous n’Ă©tions jamais revenus de notre paradis perdu.
Que faites-vous au contraire dans Robots aprĂšs tout ?, 2005. Vous faites tout pour ĂȘtre anti-clichĂ©s-poĂ©tiques. Et pour cela, vous passez par le trivial, le vulgaire, le commun, le couille et l’anu comme vous dites. Vous devenez un pro de l’intime physico-comique.
Exemple: Patati Patata ! en 2010. Et patati et patata des fois j’en ai ras-le-bol de moi. Et patati et patata ras-le-bol, ras -le-bol, ras-le-bol, ras-le-bol J’en ai marre de mon nez, j’en ai marre de mes mains, j’en ai marre de mes couilles,de mon anu qui me suivent partout oĂč je vais.
Et de quoi est-il question dans Robots aprĂšs tout, 2005? Je ne lis que les titres de vos chansons: Êtres humains, Borderline, NumĂ©ros, Le train de 19 h, Louxor j’adore, Le 20.04.2005, Titanic, 100% V.I.P, Patati Patata!, Excuse-moi, Qu’est-ce qu’il a dit?,78.2008, AprĂšs moi ,11 septembre. Vous introduisez de l’anglais, des chiffres, des interjections, des pourcentages, des heures, des dates. Vous parlez de l’hyper-concret, du quotidien, prĂ©cis, chiffrĂ©. Monoprix ouvre Ă  10h. Monoprix ferme Ă  20h. Je suis Borderline.

Et ce n’est pas simplement que vous avez changĂ© de style au grĂ© de vos huit albums. Pop française, bossa-nova, Ă©lectro, rock, musique naĂŻve-expĂ©rimentale. Ce n’est pas seulement que vous ĂȘtes un touche-Ă -tout. C’est que vous avez changĂ© d’esthĂ©tique et d’Ă©rotique. Vous ne faites plus de la musique de la mĂȘme maniĂšre parce que vous ne dĂ©sirez plus la mĂȘme langue, vous ne dĂ©sirez plus le mĂȘme rythme, vous ne dĂ©sirez plus les mĂȘmes gens. Vous ne dĂ©sirez plus le mĂȘme public mais ce n’est pas seulement cela. Vous vous dĂ©tournez des esthĂštes de centre ville pour revenir en fanfare danser avec les habitants de Chantonnay. Et ce n’est pas moi qui invente, c’est dans votre clip Louxor. Louxor, la chanson qui est la clĂ© de cette Ă©volution, l’explication de texte de ce changement radical. J’adore regarder danser les gens. Ah! j’y retourne souvent. Au bar du Louxor. Regarder danser les gens. J’adore, j’adore, j’adore, j’adore, j’adore. Les institutrices, puĂ©ricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les mĂ©nagĂšres, les infirmiĂšres, les conseillĂšres d’ orientation, les chirurgiens, les mĂ©caniciens, les chĂŽmeurs.
Avec Louxor, je me mets Ă  vous aimer beaucoup parce que vous ĂȘtes toujours un dandy mais un dandy populaire. Un dandy du peuple. Un dandy de Chantonnay, 85, VendĂ©e. Un dandy qui fait danser le peuple, dans les discothĂšques. Un dandy pop. Qui fait de la musique pop. De la pop musique française et aussi de la chanson expĂ©rimentalo-couilles-anu. C’est rare, c’est trĂšs rare. Louxor. J’adore. C’est la chanson totale. Le retour Ă  Chantonnay en sous-pull rose sixties et slibard. La grande synthĂšse. La chanson Ă©lectro-dance du dandy artiste dĂ©calĂ© pour grand public. Faite pour faire danser les gens et danser avec les gens. Les Jeanne, les Pierre, les Denise, les RenĂ©, les GĂ©rard et les Elizabeth.
En 2005, je vous aime et je ne suis pas la seule. On est au moins 300 000. On vous aime parce que vous ĂȘtes un dandy populaire positif, rayonnant, marrant et qui veut s’amuser avec les gens. Gainsbourg aussi Ă©tait un dandy populaire mais pas positif. Il Ă©tait pop, il Ă©tait français, il Ă©tait provoc’, mais pas positif, on ne peut pas dire. Pas rayonnant, rayonnant. Alcoolique, Ă©corchĂ© vif, forcĂ©ment. En France, si on n’est pas un Ă©corchĂ© vif, on n’est pas considĂ©rĂ© comme un artiste. Inversement, en France, si on n’est pas un artiste, on n’a pas le droit d’ĂȘtre Ă©corchĂ© vif. On n’a pas droit d’ĂȘtre Ă©corchĂ© vif si on est secrĂ©taire de direction par exemple. Vous, vous n’ĂȘtes pas secrĂ©taire de direction donc vous avez le droit d’ ĂȘtre un peu Ă©corchĂ©. Vous pouvez collectionner les cacas, on ne vous en veut pas. Mais vous avez la classe de ne pas l’ĂȘtre trop.
ÉcorchĂ© mais pas trop. Pas comme Piaf. Vous n’ĂȘtes pas Piaf. Vous ne souffrez pas. Ou, si vous souffrez, vous souffrez naĂŻvement, primitivement, pas sĂ©rieusement, pas solennellement, pas la main sur le front avec la respiration. Pas comme Brel avec les gouttes de sueur. Vous, vous ĂȘtes juste Borderline. Et en anglais, ça change tout. Et prosaĂŻquement aussi, ça change tout. Dans la chanson vous dĂźtes: Le mĂ©tro ferme Ă  1h du mat’ .Le mĂ©tro ouvre Ă  6h du mat’. Monoprix ouvre Ă  10h. Monoprix ferme Ă  20h. Les enfants partent Ă  8h. Les enfants reviennent Ă  16h. Le repas commence Ă  20h. On dĂ©barrasse Ă  20h30. Je suis borderline. On ne peut pas adhĂ©rer vraiment Ă  sa souffrance quand on est aussi prosaĂŻque et si mĂ©canique dans la scansion. Quand vous parlez du Monoprix, vous contournez le clichĂ© du chanteur souffrant. Vous ĂȘtes le chansonnier anti-clichĂ©s. Souffrant mais pas trop. Dans une interview, vous dites que vous aimez bien Charles Trenet. Moi aussi, je l’aime bien. Il est solaire, il est swing, il est comme vous. C’est un dandy pop lui aussi, un chansonnier pop anti-clichĂ©s. Je vous aime bien quand vous dites que vous aimez bien Charles Trenet.
En France, on n’est pas non plus considĂ©rĂ© comme un artiste si on a le moral. Si on est La Compagnie CrĂ©ole par exemple. On peut avoir du succĂšs, ĂȘtre reconnu comme artiste de baloche, de variĂ©t’ mais c’est tout, pas artiste tout court. Vous, vous n’ĂȘtes pas La Compagnie CrĂ©ole, vous ĂȘtes moins variĂ©t’, plus branchĂ©, plus artiste. Si vous aviez Ă©tĂ© variĂ©t’, vous n’auriez pas Ă©tĂ© en couple avec HĂ©lĂ©na Noguerra et Jeanne Balibar mais avec Lara Fabian ou HĂ©lĂšne SĂ©gara. Si vous aviez fait de la variĂ©tĂ©, vous auriez pu revenir Ă  Chantonnay faire danser les gens du haut de votre podium Ricard mais vous n’avez jamais Ă©tĂ© un chanteur de variĂ©tĂ©s. Et pourtant, vous aussi avez rĂ©ussi Ă  les faire danser. Et je vous aime pour vos tubes de l’Ă©tĂ©.
Pour faire danser Chantonnay, que vous avez quittĂ© pour Montmartre; pour faire danser Jocelyne Moreau, que vous avez quittĂ©e pour la soeur de Lio, il fallait que l’artiste branchĂ© se dĂ©branche un peu, que l’artiste habillĂ© kitch se dĂ©sape un peu, il fallait que le poĂšte dĂ©calĂ© devienne gentiment dingue et qu’il fasse de l’Ă©lectro-dance. Il fallait vous foutre en slip sinon on vous aurait pris pour un pĂ©dant, un artiste qui pĂšte plus haut que les vaches, on vous aurait lancĂ© des bouses. Pour que Chantonnay accepte de danser avec vous, il fallait que vous, l’artiste kitch branchouille, vous vous transformiez, en idiot, en idiot du village.

Aujourd’hui, quand je vous croise par hasard Ă  la radio ou Ă  la tĂ©lĂ©, je suis contente. Je dis Ă  mon mari, j’aime bien Katerine. Il croit que je parle de Catherine Delage, une fille qui Ă©tait au lycĂ©e avec moi et qui Ă©tait vendĂ©enne comme vous, mais non, je parle de Katerine, le chanteur.
Dans votre clip La Banane, vous ĂȘtes nu mais on ne voit pas grand chose de vous dans la pĂ©nombre. Par contre, quand je vous vois sur la plage avec des gens en maillots de bain, ça m’Ă©meut. Moi aussi, j’aimerais bien faire des bisous Ă  la foule. Attention! La foule ne vous acclame pas. Vous n’ĂȘtes pas une vedette. Vous n’ĂȘtes pas Mike Brant. Elle vous embrasse, elle vous absorbe. Vous aimez bien qu’elle vous touche, ça se voit. Vous vous lovez dans la foule, dans les gens. Du coup, on pourrait vous confondre avec le monsieur ou la dame Ă  cĂŽtĂ© de vous. Mais non, on vous distingue toujours, vous ĂȘtes quand mĂȘme un peu plus visible que les autres, pas complĂštement fondu en eux. Vous ne rendez pas non plus les filles hystĂ©riques. Vous n’ĂȘtes pas Julio Iglesias. Les dames ont juste l’air de bien s’amuser avec vous. Et les messieurs aussi.
Vous aussi, vous avez envie de vous amuser avec les gens-pas deux ou trois personnes, pas pour faire une belote- vous avez envie de jouer avec beaucoup de gens, des dizaines et qu’ils vous regardent. Vous ne voulez pas ĂȘtre tout seul, isolĂ©. Vous voulez ĂȘtre avec eux. Un peu au centre quand mĂȘme. Sinon c’est pas drĂŽle, c’est pas du jeu. Un peu au centre et en mĂȘme temps Ă  la marge. Ça c’est votre cĂŽtĂ© dandy. Pas complĂštement dans les marges non plus. Vous n’ĂȘtes pas Marylin Manson. Pas tout dĂ©guisĂ©, mĂ©connaissable, avec des yeux globuleux. Un peu seulement. Avec une banane ou un survĂȘtement. Dandy mais pas trop.
Vous aimez bien tous les gens. Mais surtout les individus en maillot de bain de la classe moyenne. Les dames qu’on croise Ă  l’IntermarchĂ© et les messieurs qui tondent leur pelouse en short le dimanche aprĂšs-midi. Vous avez envie de vous amuser avec eux parce qu’ils vous ressemblent, parce que vous les connaissez bien et qu’ils vous ennuient un peu aussi. Vous les avez souvent croisĂ©s dans les rues de Chantonnay. Et il y a toujours mieux Ă  faire avec les gens que de les croiser. Les prendre comme partenaires de jeu, comme si c’Ă©tait des enfants. Vous ĂȘtes un enfant. Quoique non. Parce que les enfants, ça ne joue pas avec tout le monde. Alors que vous, vous pouvez jouer avec tout le monde. Un peu comme Lafesse. Moi j’aime bien Lafesse, le comique. Vous, c’est un peu pareil, vous ĂȘtes le Lafesse de la chanson, du comique de situation au chanteur de situation. En plus gentil que Lafesse. Moins moqueur.
Finalement,vous n’ĂȘtes pas kitch. Il ne vous faudrait pas grand chose pourtant. Vous n’ĂȘtes pas kitch parce que vous dĂ©sirez trop les gens. On est kitch quand on s’habille en costumes Ă  carreaux comme l’Oncle Alphonse alors qu’on le trouve moche et ringard, et que soi-mĂȘme, dans le mĂȘme costume, on se trouve beau. Vous ne vous trouvez pas complĂštement beau, pas plus beau que votre oncle en tout cas, donc vous n’ĂȘtes pas kitch. Vous ĂȘtes un dandy populaire, je le rĂ©pĂšte. Un dandy qui aime le peuple. Non, pas le peuple. Le peuple, c’est trop politique. Vous n’ĂȘtes pas le gĂ©nĂ©ral de Gaulle. Les gens. Ceux qui se sont mis Ă  vous aimer aussi. Et ce n’Ă©tait pas gagnĂ©. Ceux que vous avez mis dans vos clips. Et ça a marchĂ©. Ceux Ă  qui vous voulez faire des bisous. Ceux qui fredonnent La banane en prĂ©parant leur barbecue du dimanche midi. Toi, moi, Pierre, Jeanne, RenĂ©, Denise, Élizabeth, GĂ©rard. Tous nos parents et beaux-parents.

Des bisous.



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