13.8


Julien Perez,

Je tiens d’abord Ă  m’excuser pour le ton dilettante et familier de mon prĂ©cĂ©dent message.
Je voulais vous répondre au sujet de vos propositions de contribution.
J’ai pour habitude de jeter les brouillons relatifs aux textes publiĂ©s en revue ou en volume, les Ă©tapes d’Ă©criture et/ou de mise en page, toutes traces qui m’apparaissent alors comme des saletĂ©s ou des peaux mortes ; ceci afin de me laver l’esprit (la publication est une opĂ©ration hygiĂ©nique, en quelque sorte). Ce qui me reste de paperasses constitue un vivier pour d’Ă©ventuels textes Ă  venir, ou pas. Elles me semblent tantĂ´t riches de possibles (la moindre peccadille chargĂ©e de rĂ©sonances, la moindre bribe de promesses), tantĂ´t absolument nulles, encombrantes et inutiles. Je ne rĂ©dige jamais de plan (sinon topographique), ni de scĂ©nario, ni de note d’intention : tout ce que je prĂ©pare est immĂ©diatement et systĂ©matiquement vouĂ© Ă  perte. Plus je prĂ©pare, plus je fantasme, plus j’imagine, et moins l’idĂ©e Ă  chance d’aboutir, l’image d’ĂŞtre traduite. Le projet tue l’exĂ©cution. C’est toujours autre chose qui naĂ®t, dans le dos de la volontĂ© consciente, dans le dos d’une intention trop officielle. Je ne sais jamais ni quand ni ce que j’Ă©crirai (ce pourquoi je ne suis pas un Ă©crivain). Tout ce que j’ai cherchĂ© Ă  faire en tant qu’Ă©crivain sent la copie de collĂ©gien ou le babil de midinette. De la mĂŞme manière, les cahiers que je noircis quotidiennement ont parfois la teneur d’un dĂ©fouloir adolescent, parfois celle d’un procès-verbal, l’allure d’un champ de bataille – ce sont de beaux foutoirs indigestes et immatures, pour ainsi dire dĂ©goĂ»tants : dĂ©bats houleux, exhortations, injures et admonestations, gĂ©missements, prières, inquiĂ©tudes pour les proches, recensions procĂ©durières des faits du jour : untel a fait ceci, tel autre a dit cela, le fond de l’air est frais, oĂą en sont les phynances, ce qu’il reste Ă  rĂ©gler : listes de il faut, listes de tu dois, listes de chansons, de livres Ă  lire, listes de mails ou de lettres Ă  Ă©crire, listes de gens Ă  qui penser, pour qui prier, mises en demeure et bilans. Entre la superficialitĂ© de l’intention trop consciente (stĂ©rile) et le chaos des jours (abrutissant), rien ici qui prĂ©sente un quelconque intĂ©rĂŞt littĂ©raire. Écrire, mettre en forme : une manière de trier, de comprendre, un exercice de discernement. Conjurer l’insoutenable dĂ©sordre. Ce qui passe par la publication s’autonomise et nettoie les tiroirs de mon bureau comme ceux de ma caboche. Je ne puis donc (ni ne voudrais) donner Ă  lire mes brouillons. (Ceci dit, je suis grand amateur de toutes ces choses Ă©crites en marge de l’oeuvre officielle d’un auteur : les lettres ou les journaux, les brouillons de Kafka, de Harms, de Schulz, de Pessoa, de Dietrich, de Woolf, de Flaubert, de Bloy, de Dickinson, de Hyvernaud, de Gadenne m’enchantent).
J’ai cependant deux petites idĂ©es pour honorer votre demande ; je tâcherai vous donner l’une ou l’autre très bientĂ´t ; vous pourrez alors les accepter ou non. Si je ne vous envoie rien d’ici le 10 juillet (si ce dĂ©lai va pour vous) – considĂ©rez que j’ai fait naufrage et n’attendez rien de moi pour ce numĂ©ro.

Salutations cordiales et néanmoins respectueuses,

Julien Grandjean

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Voilà qu’il me reste deux heures pour honorer le deal ingénument passé tantôt — malgré quelques réticences et bien des tergiversations (relatives, entre autre, à la nature particulière de mon éventuelle contribution (donner à lire des brouillons, par exemple, ou les étapes de rédaction d’un texte — d’un texte achevé et publié — ce que je refusai tout net (pour diverses raisons, je m’en expliquai par mail))) — avec le directeur d’une revue à tout le moins curieuse, photogénique et littéraire, officiant sur le net — deux heures et un peu moins, pensé-je, passée cette ouverture que l’on pourra juger scabreuse et qui m’aura, du reste, coûté déjà quelques minutes ; ce que j’ai glandouillé pendant six jours — six jours — et depuis ce lundi funeste où bêtement je m’engageai, je peux à peine en rendre compte…

J’étais parti sur deux petites idées que je voulais pousser à bout ; j’en aurais tiré deux textes et eusse choisi l’un ou l’autre, en fonction de leur allure, de leur saveur, de leur plus ou moins grande pertinence… La belle affaire ! De leur moins nulle nullité.

Naturellement, ces deux petites esquisses ont occupé mon temps (accaparé mes jours, mes nuits, empêché mon sommeil) de manière stupide, pour le moins irrationnelle…

Je traitais dans la première, et sur un mode parodique — inspiré des Lettres à un jeune poète de Rilke, de la Lettre à un jeune poète de Woolf, et des Conseils aux jeunes littérateurs de Baudelaire (dont j’avais prévu d’extraire, à placer en exergue, trois éloquents préceptes) — de l’art de bien faire le ménage, pour qui se destinerait à embrasser la profession. Voilà une vocation des plus dignes et des plus sages, remarquais-je en préambule, mais difficile à honorer, à discerner et à admettre — à faire admettre autour de soi, naturellement, comme à reconnaître en soi. J’y décrivais Sisyphe en agent de service, flanqué d’une blouse et d’un balai, voué à sa besogne indélicate, luttant sans fin et sans relâche contre les amas de poussière, les traces d’urine ou bien de terre, la boue de nos godasses ; c’est le métier le plus noble, écrivais-je gravement, lourdement, sentencieusement à mon jeune destinataire, lequel ne cessait pas de me presser de questions, rapport à ce désir grandiloquent qu’il sentait parfois sourdre en lui, se demandant avec angoisse si son élan était sincère — le métier le plus noble, répétais-je, un véritable sacerdoce, où tout toujours est à refaire — où l’ordre, le rangement, la propreté et la lumière ne sont jamais vraiment acquis… En convoquant dans la foulée Camus et Ponge sur ce problème, j’eusse affirmé — plus philosophiquement — l’impérieuse nécessité de s’assigner des buts relatifs, de se ménager des tâches, des objectifs intermédiaires…

Grands dieux ! Cela m’a occupĂ© deux jours, naturellement, puis m’est tombĂ© des mains… Etais-je Ă  court d’idĂ©e Ă  ce point, pensais-je, que j’aille me rouler dans ces latrines ?

Un écrivain qui fait des dépenses de papeterie est un écrivain qui n’a plus rien à dire : c’est de cette phrase, lue je ne sais où ni je ne sais quand, écrite par je ne sais qui, que partait ma deuxième esquisse —  l’histoire grotesque, acide, monologuée et pathétique d’un type qui fait toutes les boutiques de sa stupide petite ville dans l’espoir d’y dénicher l’un de ces cahiers grand-luxe (nommés je crois Moleskine) afin d’augurer, comme il se doit, une nouvelle période de vie et d’écriture, après bien des années de bavardages et d’inepties ; on y aurait suivi les moindres soubresauts, les moindres facéties, les moindres aléas de sa conscience maladive, haineuse et tourmentée — oppressé comme lui de ne se voir proposer ici et là que de vulgaires cahiers d’écoliers, bardés de couleurs vives, de motifs puérils — quand le Salut de ce damné eût tenu exclusivement et simplement en l’acquisition immédiate d’un beau et sobre Moleskine — je prévoyais en sus qu’une collégienne ridicule (peut-être une connaissance de palier, perversement nabokovo-gombrowiczienne) accable à un moment, au détour d’une rue peuplée, ce malheureux raté de la vie — et ce d’un sourire torve, et à peine esquissé : l’horreur poisseuse de ce récit, pensais-je, eût été à son comble…

Comme on s’en doute, la relecture du premier jet manqua me faire vomir ; j’étais moi-même ce raté ; il était évident, désormais, que je ne pourrais en aucun cas tenir mes fols engagements…

Que faire ? Me demandai-je avec angoisse. Allais-je une fois encore me dérober, laisser tomber la main qu’on me tendait — et rentrer dans mon trou ? Arguer pour mon silence une raison supérieure ?

J’imaginai alors toutes sortes d’expédients : donner quelques extraits d’un bouquin à venir, recopier un conte fantastique (paru il y a cinq ans dans un obscur fascicule), annoncer un grand malheur, tenter d’écrire une petite chose sur un auteur selon mon cœur — ou bien, plus simplement, oui, prendre la fuite et me dédire…

Comme il est doux d’abandonner ! Comme il est doux de se dédire ! Comme il est doux de déserter ! hurlai-je dans mon appartement, ivre de joie et libéré… Ô soulagement !

Suivirent deux jours de stupeur et d’hébétude, de prostration et d’abattement…

Et nous voilĂ  samedi, pensĂ©-je, le neuf juillet deux mille onze… bientĂ´t 23h30… J’allume une Ă©nième cigarette… Je jette un Ĺ“il sur mes paperasses… Une petite demi-heure pour tenir mes engagements… une toute petite demi-heure… pour honorer le deal…



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