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Notes de bas de page (2)

Feuilleton théorique

Johan Faerber

« L’art, danger pour l’artiste. »

Nietzsche

+ La littérature est un sentiment.

+ Ecrire, c’est entrer dans le sentiment d’écrire : c’est savoir que l’écriture guette, qu’elle est le désir, qu’elle est le désir de vivre après la Littérature, qu’elle n’est qu’un désir sans finitude et sans fin.

+ Œuvrer à l’écriture, ce serait œuvrer à faire disparaître la Littérature. Ce serait la porter à sa condamnation, et savoir que dans chaque mot le mot même de « Littérature » ne cesse de se dire et de se montrer. Ecrire, ce serait comprendre que la Littérature vit dans une illusion meurtrière, celle selon laquelle la dénotation existerait. Or tous les mots connotent, c’est-à-dire qu’ils chuchotent autre chose que ce qu’ils devraient être, comme si une rumeur, indistincte et brumeuse, se posait sur chaque phrase pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. Le langage ne dénote jamais : la dénotation est sa fiction quotidienne, son mythe fondateur, son errance dans le langage lui-même. Car l’écriture comprend que seule la connotation existe, qu’elle fonde le langage et que l’écriture ne veut qu’une chose : trouver cette dénotation que le langage ne connaît pas encore.

L’écriture hait la polysémie, cette horreur du quotidien du langage.

+ Littérature : puissance majuscule du Désastre.

+ Qui rendra la parole innocente de tout langage ?

+ La Littérature est un mot trop vaste pour chaque livre. Il est déjà au-delà de toute phrase mais, dans le même temps, dans chaque phrase le cœur sourd et permanent qui porte un savoir, celui selon lequel la Littérature est une indécence, une honte, la condamnation sans rémission de toute phrase même : un savoir mat. Parce que la Littérature jette le monde dans le malheur du livre. Elle est ce mot vide qui n’a pas le courage de rentrer dans la contingence du monde, court aveuglément après la nécessité, veut faire aux hommes le don d’un Absolu dont la majuscule les laisse hagards et interdits. Mais ce mot de Littérature est un mot qui n’arrête jamais de signifier plus qu’il ne dit : un mot qui dit tous les mots, et qui, dans un geste miroitant, dit les mots toujours deux fois : il insiste de lui-même dans le langage. La Littérature ne dit pas les mots, elle n’œuvre pas dans le dicible. Quoiqu’elle fasse, quoiqu’elle dise, à la manière d’un fatum, impossible, la Littérature rend les mots visibles : elle fait voir le langage. Dans un effroi qu’elle ne sait contenir, la Littérature est toujours le pléonasme d’elle-même, une tautologie amère dont l’écriture attend la délivrance, la provoque, ne sait plus.

Indéfectiblement, l’écriture écrit toujours l’écriture.

+ Littérature : ce mot en trop dans le langage.

+ L’écriture, pour savoir ce qui se passe après la Littérature.

+ Ecrire, c’est toujours écrire contre l’écriture. C’est toujours écrire contre cette écriture toujours tentée d’être la Littérature, toujours tentée de faire apparaître les mots comme source du langage : cette écriture qui veut faire être le langage à la place de l’être qui ne se dit pas. Parce qu’écrire est toujours un projet contraire à soi : c’est vouloir l’ôter de chaque mot, comme si chaque mot disait le mot de « Littérature » sans pouvoir lutter de soi-même contre sa difficulté à ne pas être. Quoiqu’elle fasse, quoiqu’elle dise, quoiqu’elle s’entête à prétendre avec obstination et énergie le contraire, la Littérature dans le Livre, c’est toujours la littérature de la Littérature. Si bien que la Littérature est un discours, une idéologie d’elle-même, l’argumentation folle d’elle-même à se dire, là où l’écriture voudrait porter le texte dans le récit, à savoir la vie sans histoire.

Dans une nouvelle définition qui veut reculer l’affirmation en elle-même, écrire, c’est retrouver ce moment où le langage n’est pas encore lui-même et n’a pas prononcé sa faillite : le vouloir-dire, à savoir le langage moins le langage : le langage innocenté.

+ Le fragment comme part asociale de l’œuvre.

+ L’écriture ou faire en sorte que la vie reste en vie.

+ L’aphorisme comme part communautaire sans œuvre : l’œuvre sans œuvre qui tombe au milieu des hommes.

+ La matière comme seule juge de l’écriture.

+ (Au soir de son existence, dans ce moment de grande fatigue mais de joie guettée, à ce soir qu’elle prophétise sans jamais parvenir à en épuiser le temps ni à le voir venir non plus que venir, à le vivre, la Littérature rêve de cet accomplissement d’elle-même où elle serait sans être, où elle se tiendrait au milieu du monde comme le monde lui-même, où elle aurait confondu son nom au point de le faire oublier pour un autre, qu’elle garde au creux de son désir d’écrire : ce mot de prétérition.)

+ Ecrire pour retrouver la disponibilité du monde.

+ L’écriture n’est jamais revenue des Camps.

+ Le Poème comme concept à concevoir :

+++ Le Poème (1) : le Poème est à retrouver derrière le langage. Le Poème n’est pas la poésie. Elle croit toujours à la rhétorique, cette pensée triste du langage, superstition véhémente du formalisme. Le Poème devrait se donner comme le libre-sens de la parole, la parole sans écriture, le mot qui sait se tenir sur les bords de la phrase sans jamais y pénétrer. Le Poème, c’est la littérature hors de toute lettre, le visage derrière toutes les figures.  (Cf. Sebald)

+++ Le Poème (2) : le Poème, c’est le désir intouché, laissé dans son état de désir. Ce moment où écrire restera toujours le désir d’écrire, où écrire sera et ne sera pas, comme ce grand sentiment d’écrire qui emporte Proust, celui de Marcel qui arrive à ne pas écrire un livre qui s’écrit. (Cf. Char, Faulkner, Simon)

+++ Le Poème (3) : le Poème, c’est la communauté retrouvée après la parole, c’est le sentiment du nombre, c’est le sentiment de la multitude : la seule prosodie. (Cf. Michelet et Benjamin)

+++ Le Poème (4) : le roman est une supercherie générique. Il est mort en 1945. Le réel est habité par le désir du Poème, seul paradigme de l’écriture dans son désir de l’apostrophe. (Cf. Mauvignier)

+++ Le Poème (5) : écrire, c’est l’écriture moins l’écriture.

+ Ecrire ou faire de nous les Hyperboréens encore inconnus du langage.

+ La littérature est un sentiment : c’est le Poème retrouvé.



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