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Notes de bas de page (3)

Feuilleton théorique

Johan Faerber

« Après que le Bouddha fut mort, on montra encore des siècles durant son ombre

dans une caverne – ombre formidable et effrayante. »

Nietzsche

+ Ecrire aujourd’hui, c’est écrire après les métaphores, loin derrière elles dans ce moment qui ne leur appartiendra pas, où elles n’ont plus droit de cité.

+ Parce qu’elle a une histoire et qu’elle a manqué l’Histoire, la Métaphore ne peut s’écrire aujourd’hui sans une certaine indécence, sans porter en elle la trace d’une honte, sans en être le Signe même. En ce sens, la Métaphore ne désigne plus rien. Elle n’est plus qu’une seule image, celle de son aveuglement, de son infirmité à dire le monde, de son retard sur l’actualité. La Métaphore ne montre que soi. La Métaphore est la métaphore dans une tautologie sans fin et sans avenir.

+ La Métaphore est désormais toujours une phrase dans la phrase : c’est une phrase de phrase qui dit combien celui qui écrit écrit, sera définitivement la Littérature retrouvée.

+ Indéfectiblement, la Métaphore est sa propre image.

+ La Métaphore n’est plus qu’une ombre qui veut encore se montrer : le langage force la métaphore dans la parole des hommes.

+ On ne saurait le dire assez : la Métaphore est devenue trop grande pour les phrases. Elle ne porte en elle que ce désir de tout dire, là où la totalité a failli. Devenue superbe, rutilante et plus vaste que tous les récits, la Métaphore est entrée dans un effondrement rhétorique par lequel la Rhétorique l’a confisquée. Il n’y a plus de métaphore dans l’arsenal rhétorique. Il y a une grande place vide parce que la Métaphore a glissé hors d’elle-même. Malvenue, maladroite et honteuse, la Métaphore lorsqu’elle s’écrit dans une phrase n’est plus une Métaphore. Elle est devenue l’hyperbole de la Littérature qui veut continuer à survivre sinon l’adynaton de cette même Littérature. Plus que l’hypertrophie de toute phrase, la Métaphore pointe combien la Littérature, c’est-à-dire le langage du langage, s’est muée en une exagération sans retour de l’homme sur les choses.

+ La Métaphore n’a rien vu. Elle a laissé la Guerre se faire et les morts mourir. Elle n’a pas su dire à temps combien le réel allait plus vite que la phrase même qui voulait le dire. Parce qu’il faudrait avant tout tracer une histoire de la métaphore, comme pour toutes les figures de rhétorique qui ne sont jamais indemnes d’une histoire qu’elles provoquent. Chaque figure porte en soi son propre récit qui parfois raconte une mort. Et sans surprise, depuis 1945, loin d’être vive, la Métaphore est morte. Mais elle n’est pas morte de sa belle mort.

La Métaphore n’est jamais revenue des Camps, elle n’en a jamais rapporté d’image parce qu’après les Camps, le langage est devenu littéral.

+ La métaphore est un récit didactique contre lequel elle ne peut jamais s’élever. L’Image  enseigne : elle ne sait pas montrer, elle démontre.

+ La métaphore est la plus superstitieuse des figures : elle croit que le langage existe.

+ La Métaphore se donne toujours comme la réconciliation du langage avec le monde. Elle dit identité là où le chaos a traversé les existences.

+ Dans cette histoire de la Métaphore, il faudrait raconter la Métaphore avant qu’elle ne meure, c’est-à-dire depuis le début du 19e siècle, et la Métaphore avant 1945, c’était le Savoir. Il s’agit sans doute de la seule figure de style qui voulait montrer le véritable visage des choses, qui voulait par le signe faire truchement vers le réel, qui voulait communiquer des choses l’idée par l’image.

La Métaphore sait car elle a toujours été emportée dans un destin heuristique : elle permettait de connaître. Elle voyait les choses après les choses, les choses derrière le langage, recoupait des mots ensemble pour faire surgir d’une image une connaissance. Elle augmentait le réel par le sens. Et elle a été la Littérature, son incarnation et depuis son image même parce qu’elle rendait le Réel lisible. Elle était la lecture du Réel : elle reliait les choses aux choses et les choses aux mots pour quitter l’horreur du sensible, toujours trop rapide pour les hommes. La Métaphore ne disait pas, elle lisait le monde.

Dans cette étape de son histoire, la Métaphore n’était plus une figure de rhétorique. Elle avait fait oublier la rhétorique en elle, l’obstacle du langage. Elle se tenait dans la phrase comme la solution de cette phrase même, à savoir dans tous les récits comme le dénouement du Sens par le Sens : comme la délivrance du Chaos monnayée contre la Signification.

La Métaphore, c’était la solution : la parole comme écran du monde.

+ Le Savoir de la métaphore comme morale de la phrase sur le Réel.

+ Les choses n’ont jamais de nom. Elles ne font plus image dans le langage (Langage : fantôme du Sens.)

+ La connotation, c’est l’autobiographie du signe ; la dénotation, l’horizon dérobé de l’écriture.

+ La Métaphore ne communique plus aujourd’hui que la Littérature. Elle fait Littérature comme on fabrique un signe ou plus encore, la métaphore est la métaphore même de la Littérature. Comme un geste se redoublant soi-même, un geste du geste même, la métaphore est une figure au carré, une écriture qui s’écrit se sachant écrire : elle donne la Littérature comme une monnaie de singe.

On comprend alors combien la Littérature a amputé le langage là où elle voulait le rendre rutilant : la Métaphore n’est plus une image sinon l’image d’elle-même. Elle vit hors de toute dénotation et découvre malgré elle qu’elle n’est plus qu’une connotation, quoiqu’il arrive : la Métaphore ne connote plus que la Littérature, l’écriture qui insiste sur le langage pour écrire, qui se montre, qui parade, qui fait de la parole une image et fatalement un écran aux choses, c’est-à-dire ce qui a disparu avec 1945.

La Métaphore comme honte ici et maintenant de l’écriture.

+ Ecrire : faire le deuil infini de la rhétorique.



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