8.B.5


Notes de bas de page (4)


Feuilleton théorique


Johan Faerber


« Je me suis envolé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a saisi.
Et lorsque je regardai autour de moi, voici que le temps était mon seul contemporain. »
Nietzsche

+ La science-fiction a déjà eu lieu. Malgré elle, et malgré tous, elle ne sera jamais contemporaine de l’écriture.

+ Ecrire aujourd’hui, c’est comprendre que l’on a survécu à l’Apocalypse, et que le Néant a été manqué.

+ Ecrire ou comprendre que la science-fiction appartient au passé car elle obéit au langage.

+ La Littérature a été la grande aveugle du siècle.
Elle a parlé mais elle n’a pas vu combien l’humain allait mourir dans l’homme. Elle s’est refermée sur elle, elle a cru au livre, elle a vécu pour ses phrases, elle a cru au langage. Elle a attendu que le monde devienne le Livre et que la « mise en abyme » devienne une ontologie. Mais, sans qu’elle s’en aperçoive, il n’existe plus une seule vision dans aucune phrase. Ses phrases ne voient rien.
L’image y est une aberration : le monde s’y tient invisible, avant et après chaque texte, comme ce grand Dehors, étranger. Et la Littérature (qui n’est pas l’écriture) ne connaît pas l’Image car l’image viendra à la Fin, bien après les récits.

+ Le Récit attend la Fin, c’est-à-dire ce moment où il faudrait révéler qu’il n’y a pas de langage.

+ La matière, toujours plus rapide que la phrase. Il ne faut pas de la science-fiction mais une science de la fiction pour retrouver une méthode du récit propre à délivrer l’homme du récit.

+ La science-fiction (ici la littérature d’anticipation) est inadmissible : elle est un contresens dans l’histoire de la Littérature. Elle n’anticipe rien : elle accuse un irréversible retard sur le monde.
Il faudrait en dresser là une brève histoire, patiente et raisonnée, une histoire portative qui montrerait que la science-fiction est ignare, qu’elle naît sans le savoir de l’échec du langage à voir le réel. De fait, la science-fiction se développe au moment précis où la Littérature disparaît, où (en 1945) elle prend acte de ce qu’elle n’a rien su voir. Mais elle ne le sait définitivement pas. La science-fiction croit encore désespérément à l’horreur allégorique.
La science-fiction procèderait alors d’une erreur sourde : ne pas avoir perçu que la Littérature n’avait rien perçu, qu’elle n’avait rien vu, qu’elle n’entrevoyait pas même la Shoah, que le mot mort serait le seul mot qui viendrait désormais se tenir en creux de chaque phrase, dans tous les récits. Si bien que la science-fiction n’œuvre jamais à la conquête de l’espace mais du vide, elle comble le vide de l’absence de vision par une hyperbole de la Vision même. En ce sens, la science-fiction ignore qu’elle est une fuite en avant, qu’elle s’échappe dans l’avenir et au-delà du terrestre pour ne pas regarder ce que la Littérature n’a pas su voir. La science-fiction est une manière pour la Littérature de ne pas avouer sa faute.
La science-fiction est une science-fiction en soi, la seule, une dénégation de soi irrésolue.

+ On Ă©crit dans la mort du langage.

+ La science-fiction confond apocalypse et Apocalypse. Car il existe deux apocalypses : l’une narrative, l’autre poétique et hors de toute narration, qui est la faillite heureuse de la narration.
La première apocalypse est le Désastre. Elle est la destruction. Elle est la catastrophe. Elle est la perte de l’humain dans l’homme. Mais aucun texte ne l’a vue. Elle appartient désormais à un réel passé et inappropriable dans le langage. Mais l’apocalypse n’a jamais été le Désastre dans un récit. Elle a été la guerre sans les morts. Elle n’a pas connu la Mort. Elle a vu la puissance de l’homme à détruire matériellement la civilisation mais rien d’autre. Ce travail d’aveuglement, c’est la littérature d’anticipation qui le poursuit.
La seconde apocalypse est la Fin. Elle est de l’ordre du Poème : elle sait qu’il faut conduire à la Révélation après les images, que l’homme doit être pleinement rendu à la Nature après le langage. C’est la puissance rimbaldienne, la voyance ultime. C’est la mystique de l’écriture : écrire, c’est se remettre à cette manière d’être au-delà du récit, dans le sentiment, le Poème par lequel on sait que la Fin n’est pas la Fin, mais un temps après le Temps qui Reste.
La Littérature n’a inventé qu’un silence : celui du Désastre dans toutes les phrases.

+ Ecrire, ce n’est pas œuvrer depuis la parole à la profération mais tenter sans répit la prophétie.

+ Ecrire, ce n’est pas refuser le destin mystique de l’écriture, là où le récit ne sert de rien.

+ Quand le Poète revient au temps des Assassins, il est Roberto Zucco. Il est le grand meurtrier du sens. Il a traversé la nuit, il est après les prisons. Il se tient, nu, en plein soleil sur le toit d’une prison qui, comme la société, ne peut le contenir.
Roberto Zucco est le prophète de ce temps rimbaldien de l’écriture. Il a inventé le récit qui ne parle pas, c’est-à-dire l’ombre du langage porté sur les choses. Il ne parle pas, il ne dit rien : il vit loin de la Littérature. Et il est l’acteur de l’Apocalypse. Il sait, d’un savoir intime qui n’a pas besoin de se dire, que l’Apocalypse a eu lieu, qu’elle a rendu les hommes criminels d’un crime qui ne dit pas son nom dans le langage et qu’il faut les rendre au soleil, plus puissant que la bombe atomique. Roberto Zucco ne parle pas, il voit. Il est l’Image que les hommes n’ont pas su voir. Celui qui rédime l’humanité, Hamlet hagard qui laisse derrière lui le récit comme méthode.
La science-fiction qui est révélation de la Fin se donne le nom de Poème.

+ La science-fiction comme Littérature d’anticipation est hors du monde : elle ne parle pas de nous. Elle ne sait pas la Vie.



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