19.5

Eric Sadin – La sociĂ©tĂ© de l’anticipation (Extraits), Editions Inculte, 2011.

Le présent du futur

La culture occidentale a identifié trois modalités temporelles : un passé définitivement fixé, un présent vécu comme un flux fugitif enveloppé d’incertitude, un futur caractérisé par un inconnu irréductible. Ordre soumis à une linéarité irréversible, supposant une origine (d’esprit théologique – la Création –, ou astrophysique – théorie du Big Bang), inévitablement tendue vers une fin (téléologie messianique ou devenir entropique de la matière). C’est cette architecture conceptuelle qui actuellement se défait, par le fait d’un entrelacement inédit et complexe entre ces différentes structures. Le passé s’il demeure à jamais révolu, s’offre désormais comme une réserve de traces manipulables (statistiques + profilages), auprès de laquelle les robots numériques peuvent indéfiniment « piocher », informant des algorithmes élaborant des projections futures, destinées à guider le présent. Trois temps se télescopent, générant un PRÉSENT DU FUTUR (Saint Augustin, Les Confessions) constamment instruit par une mémoire stockée, découvrant une maîtrise servant in fine à assurer le balisement de chaque instant vécu, placé sous la perspective de sa plus grande potentialité à venir.

Cette récente configuration à « l’allure futuriste », pulvérise les présupposés métaphysiques jugés consubstantiels à la condition humaine, supposant une sorte d’autonomie transcendante du temps impossible à régir : « Les rythmes du temps peuvent s’accélérer par l’effet de la technique, mais la technique n’est pas elle-même en prise direct sur le temps, elle ne peut que mesurer, avec ses métronomes, les tempos du temps, c’est-à-dire la vitesse ; elle réduit le temps à la partie compressible et matérialisable de la chronologie, autrement dit à la durée minutée par le chronomètre…(1) » La fabrication d’un Présent du Futur, ne cantonne plus la technique à son seul pouvoir historique de mesure et de représentation, mais l’expose comme une puissance dorénavant capable d’imposer de nouvelles cadences. La dimension indicative de l’horloge, s’est déplacée vers un pliage exploitable du temps sous la forme de l’agenda automatisé. La première, atteste par son mouvement inexorable de l’impossibilité de la maîtrise ; le second, annonce l’aptitude démiurgique de s’emparer des flux temporels, de les soumettre à un « rendement optimal » grâce à leur « enveloppement algorithmique ». « L’homme n’a aucune prise sur le temps ; nous ne pouvons que substituer au temps ce qui n’est pas lui, le confondre avec ces compteurs sociaux que sont les horloges et les calendriers, le confondre avec les choses que nous faisons dans le temps (2). » Le « compteur social » – témoin passif du cours des choses –, se dissout au profit d’un dispositif appelé à structurer la marche des événements, à les sécuriser en « temps réel », ou à les orienter suivant des perspectives les plus prolifiques.

Le rapport contemporain au temps renvoie Ă  coup sĂ»r au phĂ©nomène de l’accĂ©lĂ©ration, se manifestant par la densification continue des actions rĂ©alisĂ©es Ă  l’intĂ©rieur d’une mĂŞme unitĂ© temporelle,  par l’exigence d’une production sans cesse accrue imposant des durĂ©es de travail de plus en plus « compressĂ©es », par l’enchaĂ®nement ininterrompu de faits nouveaux d’ordre technologique, Ă©conomique, social, politique…, par les perceptions singulières synchronisĂ©es aux flux informationnels globaux… Autant de faits qui tĂ©moignent d’une intensification du cours du quotidien, suivant des impulsions chronologiques toujours plus resserrĂ©es : « La thèse de l’accĂ©lĂ©ration du rythme de vie affirme que la quantitĂ© d’épisodes d’expĂ©riences vĂ©cues par unitĂ© de temps augmente elle aussi, et que l’on assiste donc Ă  une « condensation du vĂ©cu« (3). » NĂ©anmoins l’expĂ©rience actuelle et en Ă©mergence de la durĂ©e, est moins caractĂ©risĂ©e par une forme d’hystĂ©rie frĂ©nĂ©tique individuelle et collective, que par l’exaltation indĂ©finiment relancĂ©e de l’occasion sous la forme d’un KAIROS ROBOTISÉ.

Une temporalité inédite se déploie, scandée au rythme des alertes avertissant des risques ou des opportunités, redonnant au temps son originelle puissance de virtualité, toujours écrasée par la vie humaine et les habitudes, ici enfin pleinement « magnifiée » dans sa fonction de garantir ou d’aviver à l’attention de tous, des occurrences balisées ou maximalisées sans fin renouvelées. « Si notre cœur était assez large pour aimer la vie dans son détail, nous verrions que tous les instants sont à la fois des donateurs et des spoliateurs et qu’une nouveauté jeune ou tragique, toujours soudaine, ne cesse d’illustrer la discontinuité essentielle du Temps(4). » L’affirmation de Bachelard peut être comprise à la faveur du Présent du Futur, mais ambitionnant ici de réduire le cours de l’expérience à de seules dimensions optimisatrices, grâce à l’évaluation simultanée de trois faisceaux temporels superposés. La dimension précognitive, ne répond pas à un vague fantasme d’esprit ésotérique cherchant à pressentir l’avenir pour inquiéter ou rassurer les consciences, mais au souhait d’instaurer une assistance rationalisée continue à l’égard de chaque fraction du présent.

L’objectif visé, consiste à vivre l’instant non plus dans l’hypothèse du risque ou de la perte, mais à soumettre les flux existentiels aux flux computationnels, induisant une temporalité quantifiable dans ses moindres oscillations, sous le critère de leur pleine puissance de virtualité : « Les nano-chronologies de l’instant propice empiétant désormais sur les longues périodes historiques (5). » Le Présent du Futur correspond à une forme exclusivement potentialisable du devenir héraclitéen, autant imprimé par la transformation continue, mais dans la seule intention de le faire s’écouler comme un processus incessant de différenciation sans fin exploitable. Schéma qui détermine le système général de l’alerte robotisée indéfiniment variée, à l’instar de l’éternel retour nietzschéen, redoublé dans l’annonce de « voluptés » perpétuellement répétées et de nature toujours dissemblable : « Ce monde, qui est le monde tel que je le conçois, ce monde dionysien de l’éternelle création de soi-même, de l’éternelle destruction de soi-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles (6). » Une forme de « messianisme computationnel » se dessine, qui cherche à « réenchanter » nos destinées, à les relancer inlassablement sous la forme de guidages garantis ou de surprises adéquates, instaurant les conditions d’une existence vouée à être éternellement tranquillisée ou maximalisée.

La forme de « pénétration clairvoyante » à l’égard de l’écoulement des flux temporels, ne se formalise pas seulement par la capacité à les « apprivoiser », mais également par celle d’influer sur ceux à venir, par être potentiellement en mesure de les modifier du présent, à l’instar du personnage joué par Christopher Walken dans le film Dead Zone réalisé par David Cronenberg (1983). À la suite d’un grave accident d’automobile suivi d’un coma de cinq ans, l’homme se voit doté d’un pouvoir médiumnique, qui le rend capable en serrant les mains des personnes, d’appréhender certains événements décisifs du passé. Affection pathologique singulière, progressivement prolongée par l’acquisition d’une aptitude à percer des événements à venir. Disposition qui lui fera pressentir un incident mortel, appelé à frapper un de ses élèves dans le cadre d’une partie de hockey sur un lac gelé, dont la couche devrait se briser pour l’absorber dans ses profondeurs glacées. Le professeur ira voir le père pour le persuader d’annuler ce projet ; on apprendra par la suite qu’à défaut de l’enfant lui-même, d’autres personnes se seront finalement noyées « à sa place ». L’homme par ses prémonitions aura modifié un devenir supposé inscrit dans l’ordre des choses.

Infléchissement décisif du futur depuis le présent, davantage sensible dans une prédiction qui le saisit à l’égard d’un candidat véreux briguant un siège au Congrès américain, dont il « anticipera » l’exercice de la présidence des États-Unis. Fonction qui devrait le conduire, malgré son entourage politique et militaire – et uniquement en vue d’assouvir ses désirs de puissance –, à user de façon abusive et irresponsable de l’arme atomique. Pressentiment qu’il évoque à son médecin avec lequel il entretient une relation complice, qui lui dira en retour : « Vous pouvez voir le futur mais vous pouvez également le changer. Vous possédez la capacité de modifier l’issue de vos prémonitions. » Affirmation à tel point exacte, qu’il entreprendra d’assassiner l’homme politique ; plan qui sera au dernier moment déjoué, mais le piètre et lâche comportement de l’élu lors de la tentative de meurtre à son encontre, le décrédibilisera définitivement aux yeux de l’opinion, le conduisant finalement à se suicider. Le « médium malgré lui », sera touché par balle par le garde rapproché du candidat et mourra la « conscience apaisée », puisqu’il « verra » à l’instant de son trépas que ce futur apocalyptique ne pourra plus advenir, qu’il aura à jamais « bifurqué » grâce à sa prescience associée à sa détermination. Initiative exceptionnelle, qui confirme en creux la virtualité humaine et « quasi divine », à pouvoir modifier en puissance le cours prétendu des choses : « L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu. Dieu veille aux intervalles (7). »

Une alerte mĂ©dicale robotisĂ©e relève d’un cas de figure radicalement Ă©loignĂ© mais d’un esprit somme toute assez proche, dans la mesure oĂą l’émission d’un signal est dĂ©clenchĂ©e par la projection informĂ©e de risques annoncĂ©s, que seuls de justes prises de dĂ©cisions au prĂ©sent pourront permettre de contredire. Exemple parmi d’autres d’une facultĂ© qui s’étend progressivement Ă  de nombreux champs, tĂ©moignant d’un environnement qui tend non seulement Ă  agir en fonction de donnĂ©es augurĂ©es, mais Ă©galement Ă  vouloir plier autrement ce qui semble poindre inĂ©luctablement. Aptitude qui expose le glissement d’une anthropologie de l’évĂ©nement – de nature imprĂ©visible –, Ă  celle d’un Ă -venir en partie convertible grâce Ă  l’ajustement complexe d’hypothèses prĂ©dictives. « Une revue de vulgarisation scientifique a posĂ© Ă  une vingtaine d’experts en prĂ©diction, de la voyante de quartier au fabricant de modèles macroĂ©conomiques, la question de savoir pourquoi il Ă©tait si important de prĂ©voir l’avenir. La plupart ont rĂ©pondu : « Pour pouvoir le changer » (8). » Disposition emblĂ©matiquement Ă  l’œuvre dans la stratĂ©gie dĂ©ployĂ©e par les services de sĂ©curitĂ© britanniques, qui ont su dĂ©celer la fomentation d’attentats prĂ©vus pour ĂŞtre exĂ©cutĂ©s en juillet 2006, visant simultanĂ©ment plusieurs avions de lignes assurant la liaison entre l’espace nord-amĂ©ricain et le Royaume-Uni, et qui par leur intervention en amont, juste avant la rĂ©alisation de l’entreprise, ont changĂ© le cours « programmĂ© » des choses. Conformation aux fonctionnalitĂ©s potentiellement ambiguĂ«s et Ă  la fiabilitĂ© de facto invĂ©rifiable, qui a en partie lĂ©gitimĂ© les guerres prĂ©emptives au cours de la première dĂ©cennie du XXIe siècle (Afghanistan, 2001 ; Irak, 2003), signalant une propension Ă©mergente et Ă  la structure vertigineuse, Ă  vouloir corriger l’accomplissement de calculs projectifs, par la gĂ©nĂ©ration « antĂ©rieure » de rĂ©sultats divergents.

Notre rapport au prĂ©sent s’est jusque-lĂ  nouĂ© sur fond d’une indĂ©termination irrĂ©ductible ; il devient dĂ©sormais tendanciellement possible de l’encadrer, de limiter son principe d’incertitude et de le potentialiser Ă  son maximum. La part de vide, d’inconnu, consubstantiels Ă  l’existence se rĂ©duisent, dĂ©faisant subrepticement l’occurrence du hasard supposĂ©e indissociable de la condition humaine, pour une possible maĂ®trise de l’écoulement temporel. Il s’opère la dissolution d’une « transcendance irrĂ©ductible », une forme de « seconde mort de Dieu », non plus de nature religieuse, mais d’ordre anthropologique, effaçant Ă  terme la contingence propre au vĂ©cu, pour sa rĂ©duction Ă  un plan de nĂ©cessitĂ©s organisĂ© et assurĂ© par des processeurs. « RĂ©cemment, on pouvait lire cette phrase d’un auteur dont on taira le nom : « La promesse suprĂŞme est Ă  notre portĂ©e : que plus rien n’arrive nulle part, jamais que nous ne l’ayons dĂ©cidĂ© et qu’enfin l’homme rĂ©vèle le dieu qui est en lui (9). » L’inclination anticipative qui frappe nos sociĂ©tĂ©s contemporaines, ne vise pas tant la pĂ©nĂ©tration plus ou moins fiable d’un futur annoncĂ© que l’ambition d’inflĂ©chir le cours du prĂ©sent, associant Ă  l’épreuve de chaque seconde la gĂ©nĂ©ration ininterrompue de sĂ©quences de chiffres, destinĂ©e Ă  accompagner en temps rĂ©el nos gestes sans fin sĂ©curisĂ©s et optimisĂ©s. ExpĂ©rience temporelle corrĂ©lative d’une spatialitĂ© virtuellement infinie, mais autant tramĂ©e sous toutes ses coutures par la raison algorithmique.

(1) Vlamidir Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé, Gallimard, 1978, p. 31.

(2) Ibid., p. 31.

(3) Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010, pp, 155-156.

(4) Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Éditions Gonthier, 1966, p. 41.

(5) Paul Virilio, Le Futurisme de l’instant, Stop-Eject, Galilée, 2009, p. 75.

(6) Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, trad. Henri Albert (1903), Le Livre de poche, 1991, p. 319.

(7) Jorge Luis Borges, « La CrĂ©ation et P. H. Gosse », in EnquĂŞtes, Gallimard, 1957, p. 44.

(8) Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, op. cité, p. 172.

(9) Paul Virilio, Le Futurisme de l’instant, op. cité, p. 82.