13.1

25 août 2005 : Juan Pablo Montoya atteint 372,6 km/h avec sa McLaren-Mercedes.

3 avril 2007 : la rame d’essai n°4402 du TGV dépasse les 574 km/h.

17 novembre 2004 : la fusée hypersonique X-43A Scramjet monte à 11 250 km/h (Mach 9,6).

27 avril 2007: l’équipe du consortium Internet2 de Tokyo établit un record de transmission à 9,08 Gb/s.

A vifs. La course à la performance vélocimétrique accomplit chaque jour les rêves des techno-rêveurs, et alimente l’imagination populaire des vÅ“ux d’instantanéité intégrale. L’ère du numérique et du supersonique marque l’accélération brutale du rythme de vie et la constitution d’un monde des énergies vives. Plus loin, plus haut, plus vite : la fuite exponentielle n’a pas de terme mais met les nerfs à bout. Messageries instantanées, géolocalisations à la seconde, idéologie furieuse de l’innovation, banalisation de l’urgence, normalisation sociale par l’agenda… l’individu contemporain est tenu dans un étau temporel qui semble réduire l’espace présent et le plonger dans l’inconfort de son inertie. Il est prié d’interactions, pressé de vitesse. Dératé. L’homme court, court à s’en défaire la rate pour améliorer ses performances (1). Il se mutile, se transforme, s’informe autant qu’il peut pour devancer l’entropie de son monde, lutter contre la perte d’énergie, et vaincre l’évolution. Angoissé de vivre son futur, il prend de l’avance, anticipe, prévoit. L’avenir au présent, ce sera déjà ça de fait ! Un leurre. Il est atteint du syndrome de la reine rouge (2) : il court à perdre haleine à travers un paysage qui, lui, ne bouge pas, qui le rattrape en s’adaptant au moindre de ses changements. Il veut trouver asile dans un après (post), dans un autre (alter), vitaliser le mouvement du temps différentiel. Débordé. L’insatisfaction généralisée de ne pouvoir tenir son hic et nunc en toutes circonstances crée une forme d’incontinence temporelle. On en a partout, ça coule de tous les côtés. Le mépris du passé et l’angoisse du futur (le présentisme postmoderne) ont abouti à la pluralisation de l’instant : l’écrasement du temps linéaire dans le ponctuel en a démultiplié les plans et dynamisé la structure. Il s’étend par cercles concentriques et se décentralise pour occuper des territoires excédentaires : les pro-jets qui jettent férocement l’homme devant soi. L’énurésie conceptuelle de l’époque ? l’hyperréalité (Baudrillard, Eco), l’hypermatériel (Stiegler) ou l’hypermodernité (Lipovestsky, Aubert) : les symptômes d’un monde sans contenance, par excès de contenu. Même la réalité s’augmente à coup de fantasme informatique. Electrique. Si l’ère mécanique a fourni à l’homme les moyens de prolonger son corps musculaire et sensoriel, l’époque électronumérique a rendu possible la prolifération du système nerveux hors de son encéphale (Mac Luhan). L’âge électrique inaugure un espace-temps cérébralisé, disposé à transmettre les informations en termes d’énergies électriques. L’innervation des rapports humains et des productions, qui redéfinit le contenu des échanges en termes de potentiel d’action, n’est pas qu’une métaphore. Dans la synaptique socioculturelle, le message a les qualités de la lumière électrique : « absolument radical, décentralisé, enveloppant » (3). Les nouveaux médias ont liquidé les modes de relations successives, linéaires, fractionnées, pour faire imploser espace et temps au sein de l’instantanéité. Cette compression électrochimique opère au sein du champ quantique : l’univers en expansion est pure énergie plutôt que matière totale. Branché. Pensée en termes de flux, l’époque contemporaine se comprend alors comme une connectique extrêmement densifiée. « Câblé », « relié », « connecté » deviennent les maîtres mots du champ global de la conscience, étendu à l’échelle planétaire (Dawkins) et devenu hypercortical (P. Lévy). L’obsession de se tenir au courant, comme celle de courir, oblige l’idéologie de la vitesse à compter avec les utopies de l’intersubjectivité : on crée des communautés virtuelles pour ne pas se retrouver en rade. L’enfer, c’est les autres, surtout quand ils ne vont pas vite. L’homme nerveux, plutôt que neuronal, est devenu le paradigme de l’individu civilisé et urbain, version capitalisme sauvage. Affairé, anxieux, dispersé, il s’excite pour éprouver sa mondanité, son intimité avec le monde. Sa vitalité est affaire de nerfs sollicités : pince-moi pour que j’y croie, le surmenage est le signe d’une vie bien remplie. L’hyperstimulation visuelle, auditive, sociale augmente le réseau neuronal et renforce l’efficacité des transmissions du néocortex, elle accomplit finalement son humanité en forme de lobe frontal. Dans un monde électrisé, être sur les nerfs passe pour une cure de grande santé, un mode de vie adéquat, un moyen de l’exalter. Dépassé. Le rêve technologique atteint malgré tout ses limites : le seuil physiologique de plasticité cérébrale n’autorise pas tous les rêves trans- ou post-humains (les fantasmes de la fuite). Notre accointance électrique avec la technologie ne doit pas occulter la prééminence de la mesure biologique : la cadence plus pondérée du sang, de l’eau, de la graisse ou du sperme. L’accélération exponentielle des évolutions numériques (qui doublent tous les un an et demi, selon la loi de Moore) différencie l’outil physiologique de ses ambitions. Dépression, suicide, surmenage, immolation au bureau : les conséquences sur le système nerveux général font signe vers une dérégulation totale de l’évolution. Saturation. Publicités pop-up, mails spam, dépêche d’actu, il devient impossible d’enrayer le système de l’hypersollicitation sensorielle. Les réseaux sociaux virtuels, loin de faciliter la rencontre, créent des couches de stress supplémentaires. La pollution e-pornographique et ses dépendances donnent au sexe sa dose de virtualité: on baise en imaginant ses scenarii. Si la stimulation excessive est angoissante (pourquoi les bébés s’agitent-ils sinon ? – Freud), la surstimulation redouble la peur en créant la phobie de l’angoisse. La société est certes fondamentalement névrosée, mais le dépassement constant de son seuil de saturation, difficile à conjurer, la rend pathogène : l‘homme est malade de ses excroissances électriques. La surchauffe des médias aboutit à un effet pervers : une forme d’appétence conduit à l’insensibilité généralisée, à l’inattention, à l’indifférence. Après avoir créé l’angoisse, la technologie apporte ennui. Enervement. L’épuisement face à la pression des deadlines ou la lassitude face à la profusion d’images donnent le sentiment d’être comme dépouillé, de se faire déjà un peu cadavre. La logique mortifère de l’excès sensoriel fait signe vers le sens originel de l’énervement : le moment de vide après l’excitation, la sensation d’être dépossédé de sa propre vitalité nerveuse, par écorchement. Cette stratégie biologique de dévitalisation gagnerait à être plus suivie que subie. Anesthésie. Le ralentissement du temps culturel, même s’il semble difficile, conditionne la conservation d’un rapport jouissif et critique au monde. Prendre son temps pour apprécier, du recul pour juger, cela semble d’une banalité confondante. Et pourtant seul l’aménagement d’une niche beatnik semble pouvoir garantir au quotidien la possibilité d’être touriste de son existence, de se faire badaud au milieu de ses sensations. Comment en effet perdre son temps quand on en est toujours à court ? Depuis les années 2000, émergent nombre de mouvements collectifs qui tendent à retrouver la mesure humaine : slow food, slow city, slow travel, slow science. Il s’agit de ralentir la cadence pour dilater l’instant, en place de le multiplier, et retrouver la temporalité de l’aion (Deleuze) : celui d’une performance, d’une lecture ou d’un baiser. L’obsession délétère du temps et la vitesse comme mode de pensée, en appellent à une autre gestion des stimulations. Revalorisons enfin l’insensibilité et les vertus du temps perdu, cautionnons l’apathie, l’indifférence et le silence en société, ne nous soumettons plus aux exigences de l’interaction à tout-va. L’urgence est de retrouver là le goût de la sélection, d’émanciper sa sensibilité des diktats consommatoires et de favoriser des temps d’aboulie. Se dilater la rate, plutôt que la perdre. L’indolence comme code de conduite, je plaide pour une économie de la paralysie résistante.

(1) Une personne amputée de la rate voit sa quantité de globules rouges dans le sang augmenter, sa capacité d’oxygénation est importante. Un « dératé » a donc de meilleures capacités cardiaques et sportives.

(2) Il s’agit bien de la reine d’Alice dans De l’autre côté du miroir de Lewis Caroll, épisode repris par Leigh Van Valen : nous aurons beau accélérer l’évolution, nous ne nous mettons pas plus à l’abri. Chaque évolution fait évoluer avec elle l’environnement et les autres espèces, de sorte que la menace d’extinction ne disparaît jamais.

(3) M. MC LUHAN, Pour Comprendre les médias, Paris, Seuil, 1968, p.27