3.3

The Stendhal Psycho

Installation post-cinématographique

1/3

Guillaume Carreno & Johan Faerber

L’œil cinématographique est un œil paranoïaque.

C’est l’histoire d’un œil fou, d’un œil détaché de tout corps, d’un œil qui a oublié tout autre sens, qui scrute toutes les surfaces, tous les films, toutes les images et qui veut trouver cette image qui sera l’apaisement de toute image, l’Image ultime : cette image après le cinéma où le cinéma ne sera pas : la Seule Image. Car l’histoire du cinéma, c’est l’histoire d’une image qui manque, d’une image que l’on n’a pas vue, qui était sous les yeux mais qui s’est dérobée à l’œil. Indéfectiblement, de film en film, l’œil devient fou. Il est paré de ce savoir hagard, de cette grande intuition, immense, selon laquelle le cinéma n’a rien vu, selon laquelle il est allé dans le monde pour rien, a manqué l’image qui redonnera à l’image son nom d’image dans le monde. Tous les films racontent alors la même histoire mais n’osent pas la montrer : où retrouver cette image que l’œil a au fond de sa rétine mais que l’œil ne sait pas encore voir ?

Parce que Scottie n’a rien vu. Thomas n’a rien vu. Ethan n’a rien vu. Mais Godard le sait. Gus Van Sant le sait. Argento le sait plus que d’autres. De Palma a tout vu. Le cinéma, art qui n’existe déjà plus, est cette vieille discipline gagnée par un syndrome de Stendhal cependant renversé, inversé, passé de l’autre côté de l’écran, où l’œil devient ivre de ce qu’il sait qu’il ne voit pas, où le voyeur n’est jamais le spectateur, mais un personnage malade, malade de l’œil, qui a comme tous les patients impossibles, l’angoisse aux yeux. Mais ce voyeur impossible, ce Peeping Tom qui se souviendrait de Michael Powell et qui aurait en tête la musique de De Palma, sait surtout qu’il est un meurtrier parce que chaque image au cinéma est l’assassinat de la précédente, son meurtre fantastique pour découvrir l’envers de tous les tableaux, franchir le seuil de tous les cadres.

Il faudrait alors donner le film de cette image meurtrière impossible, le film invisible qui traverse l’envers des pellicules, qui remonterait l’histoire du cinéma, dirait cette psychose stendhalienne : il faudrait que le cinéma fasse son propre remake pour montrer cette image qui ne cesse de s’assassiner elle-même pour faire sortir l’image d’elle-même ; il faudrait monter dos à dos Norman Bates et Anna Manni dans leur folie de l’œil, dans le meurtre constant des images, pour que le véritable thriller soit de parvenir à trouver le grand meurtrier de l’image, celui qui a compris que la psychose de Stendhal était que le montage au cinéma est l’art du schizophrène : champ, contrechamp, schizophrénie de l’œil qui veut être le panoptique du désir.

Parce que  filmer, c’est toujours monter et remonter un film déjà existant pour trouver le contrechamp invisible de tous les films, ce contrechamp qui donnerait enfin cette image dérobée, celle qui a vu l’atome mais n’a pas encore su le montrer, et ce film s’appellerait The Stendhal Psycho ou l’histoire de l’Image qui a tout perçu mais ne sait pas encore le montrer pour répondre à cette question qui ne fait que commencer : combien d’images dans une image ?

Voici donc l’histoire de ce film qui ne se voit pas :

(1)

Il y aurait d’abord un générique, tombé hors de sa musique, projeté dans une conscience noire :

(2)

Il y aurait ensuite une scène, inédite, une scène qui sommeille au fond d’un œil, derrière tous les cadres, dans une salle de cinéma tombée hors-champ :

(3)

Il y aurait enfin, une image qui parle parce qu’elle ne sait pas voir :

Ceci n’est que le prélude à l’Image