13.10

1

J’ai séjourné durant l’hiver dernier près d’une semaine à Bruxelles, où le réalisateur Elya Litvak, qui est un ami d’enfance, m’avait persuadé de « collaborer » avec lui à un « projet cinématographique », alors même que du septième art, je n’ai qu’une connaissance médiocre, lointaine, et que mes rares tentatives d’en explorer la dimension théorique, ou les enjeux « philosophiques », ne m’ont jamais mené nulle part.

Elya et moi avons grandi dans le même quartier de Jérusalem. Longtemps, nos parents y furent employés du même ministère. Et de la maternelle au baccalauréat, nous avons fréquenté le même établissement international, laïc, où certaines années, des jeunes issus d’une quinzaine de pays se côtoyaient : fils et filles de diplomates occidentaux, de consuls africains, d’observateurs étrangers, de correspondants, de coopérants et autres représentants de l’UNESCO ou de l’UNWRA, sans oublier les universitaires, ni les nombreux archéologues en poste dans la Ville sainte et sa région.

Lorsqu’en 1998, Elya s’est établi à Bruxelles, nos rapports ont naturellement pris d’autres voies, débouchant parfois sur de longues plages de silence, auxquelles succèdent de frénétiques correspondances, des rencontres à l’étranger, ou lors de ses séjours à Jérusalem, chaque année. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une de ces visites que tout a commencé.

Après avoir longtemps travaillé pour des chaînes du Benelux, Elya venait d’achever un documentaire en trois parties, produit et diffusé par la RTBF, dont le tournage avait duré de 2005 à 2007, exigé d’incessants voyages, mais aussi un long travail d’« adaptation mentale ». Elya m’avait dit s’être si profondément immergé dans son sujet – « les nouvelles marges européennes », en l’occurrence – qu’il lui avait ensuite fallu faire un effort considérable pour renouer avec la routine bruxelloise. De cet investissement total dans son travail, il avait rapporté des images traversées par la violence, l’utopie, le décalage et la rue. Ces « marges », cependant, n’étaient nouvelles que dans leur manière d’actualiser – en les reformulant – des idées qui les avaient précédées : on trouvait là, en effet, diverses combinaisons d’anarchie, de punkitude, d’hérésies, d’écologisme fondamentaliste, et toute une « mosaïque de révolutionnarismes », pour citer un des protagonistes de ce documentaire.

Dans une lointaine banlieue de Londres, par exemple, Elya avait vécu parmi des jeunes gens à l’intelligence inquiétante, qui tenaient un discours « post civilisationnel », abolissant les « concepts mortifères » de salariat, idéologie, frontières, religion, partis, Etat. L’un d’eux préconisait le « pillage », puis la « destruction » du siège des Nations unies. Une autre – une fille au crâne rasé, avec des yeux immenses – guidait Elya à travers un labyrinthe de caves, d’oubliettes, de sous-sols, dont ces mutants avaient fait leur royaume, et où jusque-là, aucune caméra ne s’était jamais risquée.

A Toulouse, on croisait les membres d’un ordre professant une forme extrême de catharisme, lequel avait été pourchassé, et cruellement déraciné du sud de la France, au Moyen Âge. Or en ce début de XXIème siècle, il se trouvait encore des hommes, extérieurement très ordinaires, pour incarner, en la radicalisant, cette tradition – et Elya les avait rencontrés. Ils occupaient, à proximité du centre ville, des « appartements communautaires ». Tous pratiquaient, deux à quatre heures par jour, des métiers « artisanaux ». Sinon, leurs relations avec l’extérieur étaient quasiment inexistantes, puisque comme les anciens cathares, ils tenaient le monde pour une émanation du mal. A Elya, ils expliquaient très calmement, tout en longeant les allées du Jardin de l’Observatoire, que l’être humain, « tel que nous le connaissons », est la création d’un dieu mauvais, inférieur, et que la perpétuation de l’espèce humaine conforte cette malédiction originelle. Ils s’opposaient donc au mariage, à l’engendrement. Ils s’opposaient à la vie. « La femme enceinte se trouve sous l’influence du démon », lisait l’un d’eux, « et c’est encore le démon qui accompagne la naissance de chaque enfant ». Dans cette perspective, les accidents, la décrépitude, les catastrophes, devenaient sources de bénédiction, de joie, de Salut et d’espérance. Il s’agissait d’y aspirer, de les désirer. Cette séquence, maintenant que j’y repense, m’avait mis assez mal à l’aise, alors que pour faire ce film, me racontait Elya, il lui avait fallu apprendre à tout mettre de côté : ses propres valeurs, ses acquis, ses convictions, ses pensées. Finalement, il s’était tenu dans une parfaite neutralité. Et c’est ainsi qu’il avait donné la parole, sans jamais la prendre, lui, à des êtres aux allures spectrales, des hommes, des femmes, qui ont depuis longtemps rompu avec toute espèce de « cohérence sociétale ». Je précise que cette série en trois parties allait être récompensée par plusieurs prix internationaux, et qu’elle valut à Elya, d’entrée, d’excellentes critiques.

Lorsqu’à l’été 2010, mon ami fit son apparition annuelle à Jérusalem, nous nous vîmes presque tous les jours.

Auquel des deux « l’idée » est-elle venue en premier ?

Dans le cerveau dérangé de qui a-t-elle d’abord surgi ?

Franchement, je ne sais plus. Peut-être l’avons-nous d’ailleurs formulée à l’unisson, cette « idée ». Dans une sorte d’illumination commune. Toujours est-il que nous élaborâmes la « chose » en marchant vers la Vieille ville, où Elya, confronté toute l’année à l’urbanisme bruxellois, ne manque jamais d’aller déambuler. Assurément, en parlant d’ « élaboration », j’exagère. Disons que ce jour-là, et puis tous ceux d’après, la « chose » fut au centre de nos conversations. De cela, je me souviens parfaitement. Nous nous dirigions vers la Porte de Jaffa. Et le projet qui nous excitait était aussi simple que déconcertant : nous pensions en effet à un film – à une fiction, donc – qui se déroulerait ici même, à Jérusalem, mais après la résurrection des morts.

L’histoire, bien entendu, se situerait en temps de paix, puisque la guerre appartiendrait à un âge révolu. La mort serait absolument bannie du scénario, car on imaginait mal des personnages ressuscités, auxquels il incomberait encore une fois de périr, puis de ressusciter à nouveau, et ainsi de suite. Non. Elya disait qu’il faudrait concevoir une œuvre où le trépas, où le risque et la possibilité même du trépas, qui frappent chaque action humaine d’incertitude, de fragilité, et en définitive, de nullité – n’existeraient plus du tout.

« L’étrangeté », avait-il poursuivi, « l’originalité de notre projet résideraient très exactement là : il s’enracinerait dans une réalité identique à la nôtre, sauf que ce ‘détail’ – l’absence de la mort, ‘la mort de la mort’ – reconfigurerait tout, et confèrerait au quotidien une autre texture, sans oublier que le futur se confondrait avec l’éternité. En 2012, par exemple, il serait alors possible de fixer un rendez-vous pour l’année 2222, ou encore de rembourser un crédit sur une durée de trois cent soixante dix-huit ans… ».

J’ajoutai, pour ma part, que vu sa « logique », ce film nous permettrait d’y faire figurer tous nos héros disparus, puisque contrairement à certaines croyances religieuses, ce ne seraient pas seulement les « saints », ni les « justes », ni les « savants » qui auraient ressuscité, mais toute l’humanité.

Nous entrâmes dans la Vieille ville où, en temps normal, je ne mets jamais les pieds. Pour passer la Porte de Jaffa, il fallut contourner d’immenses chameaux coiffés de bandanas. Des grappes de touristes écarlates. Des vendeurs de thé, un type à la flûte. Cette Porte, il faut le souligner, se pique d’œcuménisme. On l’emprunte pour accéder aux quartiers juif, chrétien, musulman, arménien. Sans compter les dédales du souk, avec ses boutiques caricaturales (tapis, théières compliquées, montagnes d’épices, pâtisseries orientales, bonbons criards, fontaines de miel), et ses commerces religieux, qui proposent des maquettes du Temple hébreu de Salomon made in Taiwan, de l’air de la terre sainte en boîtes de conserve, des posters fluorescents de la mosquée d’Omar, des badges du Christ, du sable d’Israël. – Cette partie de la ville m’a toujours déprimé. Elya le savait. Mais je le lui redis. En fait, tout était faux ici. C’était la zone-spectacle de la Cité. Bizarrement, Elya-le-bruxellois semblait bien tolérer cette ambiance. On aurait même pu croire qu’il trouvait un intérêt à cette foule estivale, stupide, à cette excitation. En tout cas, si c’est ainsi qu’il voyait la résurrection des morts, je ne partageais nullement sa vision. Deux heures plus tard cependant, alors que nous rentrions chez moi, rue Even Ezra, il m’avait déjà à moitié imposé, et à moitié convaincu, d’écrire un « synopsis » du film dont nous n’avions cessé de parler.

Trois jours après, il rentrait en Belgique. Je l’accompagnai à l’aéroport. Et jusqu’au moment d’embarquer, il répéta que rien n’était faisable sans « mon » bout de papier, lequel constituait la genèse, la condition sine qua non, de notre projet.

À présent, disait-il, la chose était en mon pouvoir.

2

Durant les jours qui suivirent le départ d’Elya, j’oubliai tout à fait mes engagements. J’oubliai nos conversations, j’oubliai la résurrection, et je repris mes activités à la Dantzig School of Painting de Jérusalem, où je précise que je n’enseigne pas l’aquarelle, ni l’histoire de l’art, les techniques mixtes, la muséologie ou le collage – mais la poésie. L’explication est simple : il y a une vingtaine d’années, à l’instar d’innombrables écoles de peinture – en Europe, aux Etats-Unis, au Japon –, la Dantzig a décidé d’ouvrir ses programmes à des disciplines venues d’ailleurs, et on y a donc inclus des heures hebdomadaires de philosophie, de musique, de littérature, tout en permettant aux enseignants d’élaborer librement leurs cours, sans tenir compte d’aucune sorte de programme, ni de contraintes académiques ou autres.

Pour ma part, j’ai obtenu de notre direction, il y a cinq ans déjà, de fonder tous mes cours sur des œuvres-clés de la poésie universelle, et c’est donc ce que j’ai fait depuis. Deux à trois fois par semaine. Parfois même en « atelier du soir », de trimestre en semestre, toujours à l’heure, net – jusqu’au matin de mon arrestation, qui est « survenue » il y a maintenant treize jours, et à laquelle a succédé mon « assignation à résidence », toujours en vigueur, alors que je trace ces lignes.

Concernant la Dantzig, divers petits arrangements ont aussi été ficelés avec certains de mes confrères. Il est par exemple évident, il est aveuglant que nos étudiants n’ont jamais vraiment lu Platon. Eh bien leur professeur s’en contrefout. Et plutôt que de « se faire chier à bosser les bases », comme il me l’a tout de même sorti un jour, il leur enseigne des auteurs complètement ésotériques, des auteurs étudiés, traduits, commentés par une poignée d’érudits et d’exaltés disséminés de par le globe.

Des cours de musique, on ne saurait dire non plus qu’ils sont des modèles d’orthodoxie. « Jeff », l’animateur du petit studio que la direction s’est quasiment vue forcée de lui acheter, tant il nous serinait, tant ses doléances nous assommaient et plombaient la moindre réunion menée par l’équipe professorale – « Jeff » dirige chaque lundi matin que Dieu fait une « classe de synthés ». Autrement dit, une quinzaine de claviers capables de produire toutes sortes de bruits bizarres, qu’il livre entre les mains de filles, de garçons, avec lesquels il « cherche des sons », ce qui provoque souvent de vifs fous rires, parmi ces étudiants qui sont là pour relâcher un peu la pression, et oublier les longues heures d’initiation au fusain, à la composition, à la BD ou aux règles ardues, voire carrément perverses, de telle ou telle théorie des couleurs… Fort heureusement, l’enseignement musical repose sur d’autres compétences, et ici, « Jeff » a d’abord une fonction de bedeau, de bricoleur. D’autant que lorsqu’il n’y a plus rien à rafistoler, il se remet à « chercher des sons », et il m’arrive parfois, entre deux cours, de l’observer : « Jeff » m’évoque alors un très jeune enfant tour à tour ébahi, ravi, méfiant, sournois, etc.

Coller à mon quotidien devint une sorte d’obsession, après le retour d’Elya à Bruxelles, un combat, car j’avais l’impression qu’autour de moi, les choses se délitaient méthodiquement : Kinnereth, avec laquelle je vis depuis onze ans, était profondément engagée auprès de sa mère, atteinte d’un cancer généralisé, qui pouvait l’emporter à tout moment. De sa proximité journalière, ritualisée, avec la mort, des heures d’attente dans les hôpitaux, de la fréquentation des malades – Kinnereth ramenait chez nous des ondes blafardes. Un gris sale. Désespérant. Kinnereth sentait l’alcool à 90° et les antiseptiques. Kinnereth semblait marquée au néon – et je ne pouvais le lui reprocher. De toute façon, chez nous, les mots se faisaient rares. C’était simple : sa mère – Iris – allait bientôt s’éteindre, et elle était décidée à l’accompagner le plus loin possible, à la suivre jusqu’à ce redoutable point de passage, que seuls ceux qui ont cessé de respirer peuvent franchir.

Moins nous parlions de tout cela, plus Kinnereth s’y consacrait – et plus cet « accompagnement » me paraissait s’apparenter à un compagnonnage spirituel, à une complicité mystique. Les choses en étaient déjà là, quand Elya se trouvait à Jérusalem, et dès qu’il s’en alla, elles me réabsorbèrent. J’étais loin, très loin de la résurrection. En réalité, par ricochet, c’est la mort elle-même que j’expérimentais. J’en percevais la rumeur. J’en devinais les odeurs. Le matin, Kinnereth se levait tôt. Mais au lieu d’aller photographier, elle prenait la direction de l’appartement d’Iris. Ou de l’hôpital. Entre les deux, elle voyait des médecins, des pharmaciens, et encore des malades. Des êtres dévastés, vandalisés par la douleur, dont l’ « existence » ne tenait plus qu’à des tubes, à des prises électriques. Des gens qui allaient vers la mort en se tordant, en se contorsionnant. « Certains disparaissent à vue d’œil », m’avait dit Kinnereth, au début, du temps où nous parlions encore, « comme s’ils se désengendraient ». Sa mère, un jour, m’avait fait savoir qu’elle ne souhaitait plus aucune visite, ni de ma part, ni de personne. Malgré l’amitié polie qui nous liait, j’en avais été soulagé et, simultanément, troublé, car je savais que dorénavant, seule Kinnereth serait à ses côtés. Un duo. Deux résistantes. Elles allaient désormais former un couple, cimenté par la haine de la mort. Sauf que dès le départ, on savait laquelle était programmée pour survivre. C’était en quelque sorte la règle de leur union, bien qu’à l’époque où Kinnereth et moi communiquions, il lui arrivait de me dire son angoisse de mourir la première. De s’en aller broyée sous les roues d’un poids-lourd. D’avoir une crise cardiaque. Et qu’aurait fait Iris, alors ?

Dix jours après son retour à Bruxelles, Elya m’adressa un premier e-mail. Il venait aux nouvelles : cette expression banale témoigne très bien du contenu de son message. Il venait aux nouvelles – et il le faisait avec tact. Il saluait Iris, embrassait Kinnereth. Pour le reste, je n’avais rien à lui apprendre. « Mon » synopsis n’avait jamais vu le jour. Je n’y avais même plus songé. Dès lors, je renonçai à lui répondre tout de suite. Je crois que j’espérais qu’il passerait bientôt à autre chose. Et dès son prochain mot, j’apprendrais qu’il était engagé dans quelque projet ardu, inattendu. Il n’en fut rien, cependant.

Trois nuits plus tard (Kinnereth venait d’arriver. C’était l’heure des nouvelles. Il y était question d’une énième tentative de reprise des négociations israélo-palestiniennes. Le surmenage, l’amertume, l’attente chronométrée du pire, avaient fini par conférer à Kinnereth un air légèrement hautain, lequel convenait d’ailleurs tout à fait aux infos que déversait la radio. Depuis bien longtemps, en effet, ces fausses bonnes nouvelles nous irritaient au plus haut point. Depuis longtemps déjà, Kinnereth – dont le père est tombé en 1971, à la frontière syrienne –, nos amis, et moi-même, avions inauguré l’ère de la lassitude, du renoncement politiques. La Raison – c’est un fait – n’avait rien emporté du tout, et tant les gouvernements successifs d’Israël, que l’Autorité palestinienne, s’étaient complus dans l’immobilisme diplomatique, dans la surdité, comme s’il s’agissait d’un plan d’action, d’une paralysie tactique, ce que nous étions nombreux à tenir pour explosif, donc suicidaire. Kinnereth, qui n’a jamais recours à l’insulte, dont le langage est toujours pensé, pesé, précis – Kinnereth en devenait mauvaise. « Des parasites », me disait-elle parfois de nos politiciens, avant le cancer de sa mère. « Des gens grotesques ». Un observateur étranger aurait alors pu croire qu’elle virait à la folie. Qu’elle se métamorphosait. Car le mépris déformait ses traits, d’ordinaire si doux, un peu lactés. Et pourtant, je savais, moi, qu’elle était parfaitement normale, saine et lucide. Et je savais aussi qu’à de très rares exceptions près, les leaderships de ces deux peuples méritaient d’être jugés pour avoir commis, jour après jour, le pire de tous les crimes, qui est de ne pas avoir tout fait pour que vienne enfin la paix. – Mais ce soir-là, Kinnereth ne réagit pas. En cinq minutes, elle s’endormit, d’un sommeil massif, là, contre moi. Pour l’emmener au lit, je manœuvrai de mon mieux, et toute cette scène m’indisposa : j’y vis le signe que nous avions irrémédiablement cessé d’être jeunes. Nous en étions à nous porter, à nous transbahuter. Nous aussi, nous coulions vers la mort. C’était un constat monstrueux, trivial, inutile. Sachant que je ne dormirai pas, j’allai m’asseoir à mon bureau), j’allumai l’ordinateur, et j’y trouvai un nouveau message d’Elya. Un message un peu plus ferme, cette fois. Un message étonné. Elya voulait savoir. Il me questionnait. C’est-à-dire qu’il glissait vers le chantage affectif. Si je ne dis pas de bêtise, c’est vers la fin de l’adolescence qu’il avait eu la révélation de ce procédé, lequel consiste à plonger son interlocuteur dans l’embarras, et donc à le neutraliser, en invoquant des choses comme l’« amitié », le « passé », la « vérité », l’« art », ou encore la « parole donnée », quand bien même l’eût-il au préalable extorquée. Elya, qui a toujours souffert d’hyperactivité, qui carbure à l’aspirine depuis l’âge de trois semaines, et dont la créativité se nourrit de la tension, du conflit – Elya, dis-je, était peu à peu devenu un maître du genre. Un dangereux terroriste. Le jour, mon ami ne s’astreint à aucun repas. La nuit, il suce encore son pouce. Il est pâle, quasi diaphane. Sa politesse a quelque chose d’exquis. Mais entre lui et ses désirs, rien ne doit s’ériger, jamais, tout doit plier, céder, y compris le dessein d’autrui, son temps, ses opinions. Il est certain qu’au regard du récit que je cherche à écrire, tout cela n’a pas la moindre importance. Après tout, vivre est une stratégie. Mourir aussi, d’ailleurs : Iris se posait là pour me le rappeler. Et maintenant, Elya réclamait ses « deux pages ». Mon « synopsis ». C’était le prix à payer pour m’être laissé aller, lors de son dernier séjour ici. Et comme je n’avais pas sommeil, tandis que Kinnereth était au lit, qu’Elya ne me lâcherait pas, et que l’avenir proche s’annonçait ténébreux – je décidai de torcher ma dette avant l’aube. Pour ce faire, je n’eus qu’un vulgaire effort de mémoire à fournir. J’ouvris donc un fichier, et y répercutai tout ce dont je parvins à me souvenir de nos fantasmes filmiques sur la résurrection. Vers quatre heures du matin, j’envoyai la chose. Sans commentaire. Deux pages – et pas un mot de plus. Face à la mention subject, j’inscrivis SYNOPSIS. Puis je sortis dans le jardin. Vu l’heure, je préférais attendre que Kinnereth se réveille. Je me disais qu’ainsi, nous aurions le privilège de nous apercevoir, de nous étreindre brièvement, dans le matin, comme des combattants qui repartent derrière les lignes ennemies, comme des héros anonymes, solitaires. Et c’est très exactement ce qui arriva, ensuite, lorsqu’elle se leva.

Deux mois passèrent.

A présent, Kinnereth vivait surtout chez sa mère. La maladie stagnait. Les fièvres étaient un peu moins violentes. Les hospitalisations, moins régulières. Elle mangeait. Tout le monde savait – Kinnereth le savait, les médecins, moi, sa mère elle-même comprenait – que ce léger mieux n’en faisait pas pour autant une miraculée. Iris n’était pas en train de vaincre le cancer. C’est juste le cancer qui marquait un temps. Avant l’amorce de la dernière ligne droite. Moi, je mesurais l’influence qu’avait l’état d’Iris sur ma vie. Malgré les apparences, je suis superstitieux. Et lorsqu’il m’arrivait de penser qu’à sa manière, Kinnereth aussi regardait la mort en face, mes journées s’en trouvaient gâchées. Je craignais également, je l’avoue, je craignais que Kinnereth me revienne changée, initiée, chargée d’un savoir dangereux, d’une gnose inaccessible au profane. Et puis la solitude m’accablait. Elle m’handicapait. J’avais beau sortir, enseigner, lire ou écrire, ce sentiment me collait à la peau.

A la Dantzig, j’avais pourtant inauguré l’année avec un sujet qui m’est depuis longtemps très cher : l’Objectivisme, un des courants poétiques les moins connus, mais parmi les plus fascinants, de la modernité, et auquel je projette, depuis des années, de consacrer tout un essai. Sans doute en reparlerai-je.

En attendant, Kinnereth continuait à m’échapper. A la maison, elle ne faisait plus que passer. Bientôt, le contact téléphonique lui-même devint un problème. J’appelais – mais elle ne « pouvait pas », disait-elle. Une heure après, les yeux fermés, je refaisais le numéro d’Iris. Pas de réponse. J’évitais les messages. Et puis je m’inventais des choses : c’est l’heure de la morphine. L’infirmière est de passage. A moins que Kinnereth ne lise la presse à sa mère. Ou pire : qu’elle la douche. Devant cette éventualité, mes facultés s’inhibaient. L’imagination désertait. « Les enfants détestent voir le corps des parents fonctionner », avais-je lu récemment, chez un auteur sud-africain. Et moi, je ne pouvais imaginer Kinnereth surmonter cette détestation, la brider, la sublimer pour savonner, pour masser la chair-mère. En tout cas, nos échanges téléphoniques se firent de plus en plus brefs. Ce que je ne manquais pas de vivre comme une nouvelle épreuve. Parfois, je me plongeais dans les travaux photographiques de Kinnereth. Je pense que j’y cherchais des signes. Il y avait là des bouts de murs moussus. Des épaves qui marinent au port de Jaffa depuis des dizaines d’années, et qui sont comme des corps de rouille, d’algues et de sel. A Paris, Kinnereth avait photographié les heures de pointe. Des Anciens de la communauté Sikh en exil. Une manifestation pro-PKK, qui rassemblait des militants kurdes et des dissidents turcs : certains brandissaient des drapeaux rouges, frappés du portait de Lénine, sous l’œil indifférent des passants, à 18 heures 30, un « 28 juin », aux Invalides, comme je l’appris en lisant la légende.

(On avait diagnostiqué le cancer d’Iris le jour où Ha’aretz, dans son supplément culturel, avait publié un long papier sur le travail de Kinnereth. Nous avions juste eu le temps d’en rire un peu, parce que c’était tendu, grave et cérébral, ce qui ne convenait guère à l’immédiateté, à l’éclairante simplicité où nous étions, alors. Pour finir, Kinnereth n’avait pas l’air commode, sur la photo qui illustrait l’article. Puis le téléphone avait sonné : c’était le médecin d’Iris. Un juif observant. Il communiqua des « résultats ». Et ils étaient vertigineux : le cancer, dans le corps de la mère, était partout).

Elya ne refit surface que début novembre. Pour commencer, il y eut des emails enthousiastes, qui ne me dirent rien de bon. D’où les réponses laconiques, désintéressées, que j’y apportais. Puis il y eut des coups de fil et, bientôt, je dus me rendre à l’évidence : le « synopsis » que j’avais bâclé par une nuit d’insomnie, deux mois plus tôt – et dont Elya m’apprit qu’il l’avait « remanié », histoire de lui donner « une allure plus formelle » – ce bout de papier, dis-je, avait passé des « commissions », au sein desquelles il s’était trouvé des gens pour le prendre au sérieux, le lire jusqu’au bout, puis le transmettre plus haut, où on l’avait récupéré, dupliqué, distribué, et retenu. J’en fus stupéfait. Comme Elya est un anticipateur-né, avec tendance à de brefs accès mythomaniaques, j’espérais d’abord qu’un démenti ne tarderait pas à venir. Je pensais aussi qu’il pouvait simplement s’agir d’une farce. D’après ce que j’avais compris, c’est en effet à une sorte de « jury » – composé de sept membres, au-dessus desquels trônent président et vice-président – qu’il incombait de trancher le sort définitif de notre « idée ». Il m’était donc aisé d’imaginer que ces personnes avaient juste eu envie de s’amuser un peu. Ou alors les jurés en question s’étaient vengés. Poussés à bout par la bêtise ronflante des projets qui leur étaient soumis jour après jour, ulcérés par l’indigence, et pour tout dire, par le néant des individus qui osaient solliciter leur soutien financier, ils avaient décidé de nous mystifier, histoire de déverser un peu du mépris vénéneux que leur inspirent ces quémandeurs etc. En décembre, néanmoins, je dus écarter toutes ces hypothèses et, subséquemment, admettre qu’Elya n’était pas en surchauffe. Une « aide au scénario », dont le montant me parut excessif, nous avait bel et bien été accordée et, dans la foulée, j’étais même convié à Bruxelles. J’ignorais toujours, à ce moment-là, ce que j’en pensais, et si cela me convenait. En revanche, je rappelai à Elya ce qu’il savait déjà : je n’avais, de ma vie, jamais lu, ni encore moins écrit, le moindre scénario. Bien entendu, il s’en foutait, puisqu’il se chargerait lui-même de conférer à ce document un style adéquat, ainsi qu’une forme définitive, « professionnelle », et scrupuleusement conforme aux exigences du genre. De ma part, Elya attendait « du dialogue », « des scènes », « du descriptif », « des citations », « des situations », et « toutes les indications possibles ». En vrac. Or cet aspect des choses me rassura. Et sans même en informer Kinnereth, à laquelle je n’avais pas dit un traître un mot depuis des jours, j’acceptai alors l’invitation à me rendre en Belgique. Je sentais, j’espérais, je me persuadais qu’au cours de ce voyage, quelque chose serait susceptible de s’ouvrir, pour moi. En une sorte de résurrection, justement. Je fixai donc mon départ fin janvier. De toute façon, j’étais épuisé, j’étais cassé de solitude. Finalement, j’en parlai à Kinnereth. Elle me sembla soulagée. C’était comme si je lui donnais ma bénédiction, pour continuer à épier religieusement la mort.

*

A Bruxelles, j’apposai ma signature sur divers documents. Depuis l’étranger, la crise politique belge se présentait sous un jour assez déroutant et, juste avant mon voyage, j’étais tombé sur un édito du Guardian, auquel Kinnereth est abonnée, qui prédisait des « mutations » au sein de ce pays. Sur place cependant, les gens en parlaient peu. Les amis d’Elya me parurent encore frais, fervents, et à un touriste dans mon genre, il pouvait sembler que tout était très normal. Le département Cinéma & Audiovisuel du ministère de la culture affichait mille projets. La Maison de la Poésie consacrait toute une semaine à l’œuvre de Tomas Tranströmer, auquel un prestigieux prix littéraire venait d’être attribué à Bruxelles. Je m’y rendis à deux reprises, seul.

Le premier soir, j’y allais pour écouter une lecture de Funeste gondole, un des meilleurs livres de Tranströmer, selon moi.

Le soir d’après, j’y retournais dans le seul objectif de revoir la fille qui avait lu ces poèmes.

Cette fois, elle donnait des extraits tirés de divers recueils du grand auteur suédois. Je m’installai au premier rang. Et je ne quittai plus sa bouche du regard : « L’accablement suspend son vol. / L’angoisse suspend sa course. / Le vautour cesse de fuir. / Fougueuse, la lumière afflue, / même les fantômes en prennent une gorgée »…

(Mon problème, m’avait dit Elya, en marge d’une petite fête qu’il organisa dans son duplex de la rue du Lombard – mon problème résultait de l’expérience du temps qui m’était imposée : j’avais fini par m’enliser dans l’imminence du drame et de la perte ; je n’avais plus pour horizon que la catastrophe, plus que la fin-d’Iris-à-venir et le deuil de Kinnereth qui s’ensuivrait. D’où la pesanteur, d’où ma stupeur…).

Les vers de Tranströmer roulaient sur les lèvres de cette fille. Et je me demandais ce qui arriverait si à l’issue de sa lecture, je l’abordais pour lui parler d’autre chose que de poésie. Que se passerait-il si je la suppliais de me sauver ? De me prendre avec elle ? Et si je me prosternais à ses pieds ? Alerterait-elle la police ? Je pouvais aussi l’attendre à la sortie. Je pouvais surgir d’une porte cochère et lui déclamer du Marina Tsvétaïéva, histoire de bien lui faire comprendre où j’en étais de la misère, de l’exclusion, du manque et du besoin : « Si Dieu accomplit le miracle de vous garder en vie, je vous suivrai partout comme un chien ». Voilà ce que je lui dirais. Et après – il n’y aura plus d’après, selon l’expression talmudique.

Je dus lutter pour me reprendre. Autour de moi, les gens avaient l’air recueilli, béat, ou complètement parti. Et j’étais sans doute le seul ici à ruminer des pensées impures. A présent, « Telmä » – c’est ainsi que j’avais spontanément nommé cette fille – « Telmä » en était à réciter des « énigmes », des « poèmes courts » de Tranströmer : « Ecoute bruire la pluie. / Je murmure un secret / pour entrer en son centre »… Finalement, je parvins à me calmer. Mais j’avais frôlé quelque chose d’inquiétant, dont j’ignore toujours la nature exacte. En revanche, je sus d’emblée que ce séjour ne me rédimerait pas. Je le sus en entrant chez Elya, et les jours suivants me le confirmèrent. J’avais espéré, je l’ai dit, je m’étais fait croire qu’à Bruxelles, de nouvelles perspectives se libéreraient en moi. Qu’une voie, qu’un passage vers la lumière s’ouvrirait. Mais rien ne s’était produit. Si ce n’est qu’en reprenant l’avion pour Jérusalem, j’étais déjà sceptique quant aux chances qu’avait notre film d’aboutir. Je pense d’ailleurs que les trous d’air qui ponctuèrent le vol, l’haleine mêlée des passagers, et la promiscuité régnant dans le Boeing 747, n’avaient pas été étrangers à ce pressentiment de notre échec. Et lorsque je pénétrai l’enceinte de l’aéroport International Ben Gourion, par lequel transitent chaque année des millions d’êtres humains – je l’éprouvai encore plus fort.

Déferlements de présences.

Visages, valises, passeports. Orgie de restaurants, d’alcools, d’affiches, d’escalators et de produits de beauté. Départs. Arrivées. Tout cela était en voie de désintégration. Hommes, femmes, matériaux. Le seul point commun qu’avaient ces voyageurs, ces hôtesses et ces vendeuses, les douaniers, les balayeurs, c’est qu’ils allaient vers la mort, quelle que soit par ailleurs leur destination immédiate. Certes, chacun mourrait à sa façon. Comme dans la prière du Jour des Expiations :

Qui par le feu,

Qui par l’eau,

Qui par asphyxie.

Ou comme dans le poème de Léonard Cohen :

Qui au soleil…

Qui dans la nuit…

Qui par accident…

Qui par la poudre…

Qui dans la solitude…

Qui de sa propre main…

(Copyright Laurent Cohen. A paraître chez Actes Sud en 2012.)