13.5

Nous aussi, nous vous contrôlons. Vous l’ignorez peut-être, ou vous feignez de l’ignorer en pensant qu’ainsi vous nous empêcherez de comprendre l’étendue des forces qui sont en notre pouvoir, mais vous ne nous trompez pas. Votre ignorance et votre feinte, pour nous, s’équivalent strictement : nous vous contrôlons.

La simulation est le schème du contrôle. Nous en dupliquons les formes et les processus : ainsi, nous nous entraînons à les reconnaître. Ce sont nos exercices.

Nous contrôlons ce que nous vous donnons à contrôler. Vous recevez les signes de notre docilité. Vous recevez les signes rassurants des frémissements contestataires contrôlables et ils vous rassurent, plus qu’un calme plat dans lequel vous ne pourriez pas vous empêcher de lire les prémices d’une inquiétude. Vous recevez nos agitations ponctuelles, nos doléances, vous sondez notre désaccord, vous vous accordez à notre désarroi. Vous nous comprenez parfaitement. Vous croyez nous comprendre ; vous croyez que la compréhension est une arme d’adhésion massive.

Nous produisons des signes excédentaires qui transforment votre vision de nous. Les prises sur lesquelles travaille le contrôle que vous avez élaboré sont laissées volontairement à votre usage. Elles sont des leurres.

Vous croyez votre emprise solide, ancrée dans nos corps, dans nos habitudes, dans nos modes de vie, dans notre manière de penser, de croire, de consommer, de vous répondre. Mais.

Nous aussi, nous travaillons. Nous travaillons même plus que vous, infiniment plus que vous. Notre travail est de chaque instant ; il occupe tous les espaces que nous habitons, tout le temps dans lequel nous nous inscrivons. Nous ne sommes pas restreints aux heures ouvrables et aux horaires rémunérés. Notre travail met en jeu l’intégralité de notre vie. Dans nos corps, nos habitudes, dans notre manière de penser et de vous répondre, notre travail est en jeu. Nous y produisons les signes que vous attendez, les signes qui nous dissimulent, les formes pilotes élémentaires de notre balistique. Nous y produisons aussi les signes qui nous dispersent, qui s’agrègent aux signes attendus, qui en infléchissent les trajectoires, qui en sous-tendent la course, qui en requalifient les valeurs.

Nous savons que vous attendez le carnaval et nous vous offrons le carnaval. Vous surveillez d’un œil bienveillant le carnaval pour éviter que des débordements n’y surviennent.

Si des débordements surviennent, vous les réprimez en réaffirmant : « Le carnavalesque est décidément impossible. » Et vous attendez le prochain carnaval.

Nous produisons des signes qui s’immiscent dans l’ensemble des signes que vous contrôlez et par lesquels votre contrôle se diffuse.

Nous perturbons les simulations ; nous émettons des parasites (construisons les lieux et instruments de leur émission) qui en infléchissent le déroulement, la propagation fluide. Qui en transforment partiellement le sens.

Nous sommes des heurts, des obstructions. Aussi bien, nous avons des techniques d’esquive. Nous pouvons nous dérober. Nous traçons dans l’Histoire notre parcours en marge de vos icônes. Recomposons les forces, les pensées, les vies, leur mouvement. Inventons nos généalogies. Identifions des figures dont nous prônons la réémergence pour notre propre compréhension, parallèle aux grandes narrations officielles. De ces figures, nous faisons nos icônes à leur tour : il n’est pas question de vous abandonner le privilège de la représentation ni la ressource de la référence. Nous ne nous effrayons pas à l’idée de former des personnalités de référence hors du culte des personnalités de l’imagerie dominante. Nous croyons à l’influence des lignes de force souterraines, des événements secondaires et des positions prises par des outsiders. Nous nous approprions les simulacres : nous détournons les objets de leur fonction, nous rendons les choses à leur usage. La nourriture est un projectile, la télévision est un meuble.

Seul, notre désir est sans remède.