13.2

On dirait qu’on est heureux sous le parasol en feuilles de palmier malgré les barbelés de part et d’autre de la plage un serveur s’occupe de nos rafraichissements. La mer tout du moins son image flotte entre mes cils ton visage scintille c’est trop cool. Je trempe mes pieds se gondolent, je regarde mon épaule, tes taches de rousseurs se confondent avec les grains de sable restés collés. Ton dos allongé sur le matelas à rayures bleues et blanches, elle fait glisser du sable sur ton ventre. J’ai de l’eau jusqu’aux genoux tandis qu’un pétrolier navigue sur la ligne d’horizon. Demain nous irons à la piscine de l’hôtel. Et après demain à Beyrouth. Rendez-vous avec Docteur Z, l’homme qui possède la moitié de la ville. Un employé de l’hôtel vient vaporiser de l’eau fraiche sur nos corps salés. Je donne mille. Un couple baise sur un couvre-lit posé sur la moquette marron de la chambre d’hôtel qui sent le renfermé. Au restaurant des militaires de la force d’interposition ainsi que du personnel civil de l’ONU déjeunent tandis qu’une famille de chrétiens débarque en force et commande des apéritifs du vin des narguilés, ils sont au moins quatre serveurs à tournoyer autour de leur table. Des portraits du leader religieux accrochés aux lampadaires au centre de la route. Des centaines de fois la même barbe grise, les mêmes lunettes, ce même air doux qui inspire confiance. Une herse, des barrières rouge et blanches. Un soldat dans une cabane rouge et blanche. Un autre au sommet d’un tank blanc siglé ONU à la sortie du barrage. Je ne suis pas soldat, ni résistant, impliqué dans aucune guerre, autant rentrer. Dans l’avion je m’endors sur ton épaule. Elle dort dans tes bras. Soudain c’est l’hiver. Je ramasse un marron lisse que je balance sur une pie. Elle décolle laborieusement. Je fume un joint dans le coffee shop. Un autre dans l’appartement qu’on m’a prêté. Je me verse un verre de whisky, je sors des glaçons du congélo. Je rentre en France par Lille. Je m’arrête chez des amis à Wasquehal. On va dans une casse à Roubaix, rue d’Alger, derrière la salle des fêtes. Je ne trouve pas la pièce adéquate, une petite pièce métallique qui sert à fixer l’ampoule au phare et que ni les garagistes, ni le fabriquant de la voiture ne vendent au détail. L’ancienne brasserie Terken désossée. La grande tour s’éloigne dans le rétroviseur. Je vais donner un coup de main pour déménager un canapé rouge. Ensuite on va boire un café rue de l’Epeule. Le soir j’achète des canettes au Lidl et je les bois seul. Quand je suis saoul j’ai envie de sortir mais j’allume la télé et je regarde des flics défoncer des portes. Le marteau des pieds du voisin. Le cendrier plein, les restes de bouffe, la bouteille de whisky à moitié vide, les sapes qui trainent. Le voisin n’est pas un militaire mais c’est comme s’il répétait pour le défilé du 14 juillet. Je te regarde allongée sur le transat. Elle joue avec sa pelle et son seau. Elle nous fait comprendre qu’elle préfèrerait s’amuser sur la plage plutôt que sur le balcon. Je te dis que je vais louer un jet ski. Une fois en bas, je n’ai plus envie. Je croise une fille qui me plait. La fille m’entraine dans sa chambre. Tu n’es plus sur le balcon, je te vois te baigner avec elle. Je prends une douche. J’appelle le room service. Dix minutes plus tard, l’employé me livre la carafe d’Arak et le narguilé, je donne mille. J’aspire profondément. Je recrache une fumée épaisse parfum raisin blanc. Les cerisiers du japon sont en fleurs. Elle me désigne un oiseau en disant pie, le premier qu’elle a nommé était une pie. Un comprimé se dissout dans un verre. Normalement je ne suis pas censé l’avaler avec du whisky. Normalement je ne suis pas censé être saoul à 9 heures du matin. Je ne suis pas censé t’insulter ni te frapper. Tu m’as énervé. Je ne suis pas censé l’écrire, m’en dédouaner en vous le racontant. Je dépose les cuisses de poulet marinées sur la grille du barbecue. Tu ramasses le linge que le vent a fait tomber du séchoir. Il n’est pas tout à fait sec. La fille en sortant de la douche voudrait que je lui dise qu’on va se revoir. Je dis non. Elle préfère ça. Au dîner son mari pose la main sur la sienne. Je trouve ce geste d’une violence inouïe. Je tourne en bagnole, je fais trois fois le tour du quartier, mon portable sonne, je finis par décrocher j’arrive je cherche une place, je tourne j’en ai marre de cette ville, à la fin je renonce, je coupe mon portable et m’enfuis, je roule toute la nuit. Le matin je m’installe à la terrasse d’un café. L’amour on verra plus tard. Je bois quelques verres, j’ouvre même pas le journal, plus le goût de la répétition, et encore moins de l’exception. Je titube vers ma voiture. Je m’allonge sur la banquette arrière. Je repars quand j’ai débourré. Je vide mon compte en banque, téléphone pour prendre des nouvelles, neutraliser l’envie de s’inquiéter des proches puis je roule vers Marseille. Le soleil me réveille. Elle n’était pas née. Puis si. Une immense pelouse jaunie les nappes sont à sec. Des dos courbés regardent leurs enfants agiles. Un dauphin rempli d’hélium monte vers le ciel en souriant. Une main d’enfant tendue vers la ficelle. Au téléphone, ma belle-mère aimerait que je lui donne ma version des faits. Je pars quelques jours à Annecy. J’adore nager dans le lac. Sur le dos, les bras en croix, je ferme les yeux, les oreilles dans l’eau je n’entends rien, seule la sensation de l’eau froide sur le corps, avant de me retourner et d’un coup de rein la bascule du canard, mes palmes disparaissent la surface se referme, les yeux toujours fermés, l’eau rentre dans mes narines, et puis les lettres, ça fait des images, des bulles, bloup, je manque d’air, je cesse de battre des pieds, mon corps de cosmonaute bascule et remonte lentement à la verticale tandis qu’un chien plonge dans le lac, une petite fille lui crie de revenir en riant, et d’autres trucs encore s’évaporent d’une musique qui berce l’habitacle d’une voiture bleue arrêtée au feu rouge.